Choix de vote

On peut facilement constater que dans toutes les sociétés dites démocratiques où les citoyens élisent des représentants, les citoyens ne votent pas nécessairement pour des représentants politiques qui porteront leurs intérêts. Ou du moins pour ceux qui seraient le plus à même de le faire.

Alors cette question me turlupinait. Qu’est ce qui fait au fond que des classes sociales populaires et moyennes votent parfois pour des représentants de l’élite financière et économique, plutôt que pour des défenseurs plus avérés de l’égalité et de la redistribution sociale?

Certes, les citoyens aisés ont tout intérêt à le faire puisqu’il s’agit de politiques qui leur bénéficieront sûrement (réduction d’impôts sur les hauts revenus et le patrimoine, de charges…). Mais qu’en est-il des autres classes sociales? Pourquoi vote-on parfois pour ceux qui sont déconnectés de notre situation sociale et économique?

Il m’est venue l’idée de me demander si au fond, l’une des raisons n’est pas la peur de se faire « rattraper » dans la hiérarchie sociale par d’autres citoyens qui sont vus comme (encore) moins aisés. Par exemple, en refusant des mesures comme des aides sociales et impôts redistributifs. Voter pour un parti qui susceptible de maintenir le système fiscal et économique en place en maintenant un niveau élevé d’inégalités est peut être en partie rassurant pour certains citoyens qui se trouvent dans une situation sociale intermédiaire. C’est à dire correcte mais fragile. Il s’agirait donc de la volonté de se maintenir dans la hiérarchie sociale. De se replier sur leurs acquis, même s’ils pourraient gagner beaucoup plus en luttant pour plus de redistribution et plus de justice sociale.

Au fond mon idée est la suivante : la peur de perdre et l’insécurité économique sont peut-être paradoxalement motrices dans le choix de représentants politiques qui prônent plus la compétitivité et l’individualisme que l’égalité et la justice sociale.

Citation de Pablo Servigne : altruisme et égoïsme

Pablo Servigne est un chercheur français indépendant et transdisciplinaire. Il est notamment co-auteur du livre « Comment tout peut s’effondrer », un essai sur notre civilisation et son futur où les deux auteurs analysent les différentes crises actuelles et à venir (écologique, sociale, économique) et ce que cela implique pour nos sociétés, sans tomber dans le fatalisme.

Voici un extrait d’interview de Pablo Servigne, France Inter, le 23 septembre 2018. Le chercheur y expose de manière concise une vision réaliste de l’être humain, comme étant à la fois altruiste et égoïste. L’idée essentielle est que ces tendances cohabitent naturellement en l’humain mais que la société les développe plus ou moins. Ainsi la pensée économique néolibérale qui veut que l’être humain agisse de manière rationnelle et égoïste (en fonction de ses intérêts uniquement) peut-être questionnée. De nombreuses études récentes ont montré que la coopération et l’entraide ont permis à l’humanité d’être résiliente et de survivre à travers les difficultés. Ce qui va dans le sens du propos de Pablo Servigne.

 » Tous les peuples du monde se comportent de manière beaucoup plus coopérative et altruiste que les modèles de l’homo economicus. Ça n’existe pas. C’est juste une idée, une hypothèse de laboratoire mais elle est fausse. L’être humain n’est pas rationnel et égoiste. Il est rationnel et irrationnel et il est égoïste et altruiste à la naissance. Et la société le rend altruiste et égoïste suivant le curseur qu’on met, suivant la société qu’on conçoit. « 

Imaginons un monde

Imaginons un monde dans lequel il n’y auraient plus…

D’agriculteurs. Plus de gens qui consacrent leur énergie à produire notre nourriture.
D’infirmiers. Plus de gens qui passent leur temps à nous soigner. A faire en sorte que l’on soit vivant et en bonne santé.
– De professeurs. Plus de gens qui oeuvrent pour nous instruire, nous rendre apte à comprendre le monde, à nous permettre de réfléchir par nous-mêmes.
D’éboueurs, de personnels de ménage. Plus de gens qui font en sorte que notre habitat soit vivable, propre, habitable.
De maçons. Plus de gens pour construire un toit où habiter, des murs qui tiennent et des fondations solides.
D’artisans. Plus de gens capables de produire des vêtements, des chaussures, des meubles, des objets du quotidien. Des gens qui savent utiliser les ressources dont l’on dispose pour que l’on puisse vivre plus confortablement.
De leaders. Plus de gens qui nous rassemblent, nous permettent d’agir collectivement, de prendre des décisions qui participent à l’intérêt général et non seulement aux intérêts individuels.
De policiers. Plus de garants de la sécurité, de la paix, chacun devant désormais se protéger soi-même.
De psychologues, de philosophes. Plus de gens qui nous aident à comprendre le sens de notre existence et celui de nos émotions, nous aident à nous comprendre.
 D’artistes, de sportifs. Plus de gens capables de nous distraire, nous faire rêver, nous faire vivre toutes sortes d’émotions.

La société pourrait-elle ainsi fonctionner?

Et imaginons un monde dans lequel il n’y auraient plus…
– De consultants
– De managers d’entreprises
– De traders
– De publicitaires
– De contrôleurs
– D’administrateurs

La société pourrait-elle ainsi fonctionner?

Quels métiers voulons-nous favoriser, développer et soutenir
et finalement, pour quelle société?

Idées clefs du livre : King Kong Théorie – de Virginie Despentes (2006)

King Kong Théorie est le 6e livre écrit par Virginie Despentes, en 2006. C’est un essai engagé, écrit dans un style direct et franc. L’auteure va droit au but pour nous parler des inégalités de genre et de leurs mécanismes. Le livre n’est pas dénué d’humour, joliment provocateur. Virginie Despentes se penche dans ce récit sur le conditionnement et l’image sociale des femmes, sur les relations hommes/femmes, sur la pornographie, sur la prostitution -en racontant ses propres expériences- et enfin, sur le viol. Elle a elle-même été victime d’un viol, ce qui contribué à alimenter sa réflexion et son écriture par rapport à ce traumatisme et ce fait social en général.

Le livre commence sur ce ton : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. »

La 1ere idée qui m’a marquée est la suivante. Les formes de domination sociale impliquent non seulement les femmes mais aussi les hommes. L’auteure incite à prendre conscience du fait que non seulement il existe une forme de domination genrée : hommes/femmes, mais aussi une logique de domination économique. Les femmes ont pu être appropriées par les hommes. Mais les hommes ont été appropriés par l’Etat, comme force de production.
 » On entend aujourd’hui des hommes se lamenter de ce que l’émancipation féministe les dévirilise. Ils regrettent un état antérieur, quand leur force prenait racine dans l’oppression féminine. Ils oublient que cet avantage politique qui leur était donné a toujours eu un coût : les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l’Etat, en temps de guerre. La confiscation du corps des femmes se produit en même temps que la confiscation du corps des hommes. Il n’y a de gagnants dans cette affaire que quelques dirigeants. « 

L’implication des pères dans la parentalité présente un intérêt pour les enfants, pour les femmes et pour les hommes. La possibilité pour les filles de sortir du carcan de la féminité et la possibilité pour les garçons de sortir du carcan de la masculinité. En soi, on pourrait exprimer cette idée comme la possibilité d’ouverture et d’acceptation de la complexité de l’être humain, à travers ses différentes facettes. Accepter le fait qu’un humain, femme ou homme, soit à la fois capable de force physique et d’indépendance, d’expression de ses émotions et de vulnérabilité. C’est à dire à la fois ce que l’on considère comme typiquement masculin et ce que l’on considère comme typiquement féminin.
 » Les femmes auraient intérêt à mieux penser les avantages d’une paternité active, plutôt que de profiter du pouvoir qu’on leur confère via l’instinct maternel. Le regard du père sur l’enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu’elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu’elles sont capables de force physique, d’esprit d’entreprise et d’indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d’une punition immannente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l’armée et de l’état. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignement à la féminité. Qu’est ce que ça exige, au juste, être un homme, un vrai? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. (…) Ne pas savoir demander d’aide. Devoir être courageux même si on n’en n’a pas envie. Faire preuve d’agressivité. (…) Ne pas trop prendre soin de son corps. « 

On est conditionné à rester dans une position d’infantilisation au sein de la société et non incité à une autonomisation réelle, à devenir des citoyens capables d’esprit critique et de prendre des décisions en conscience. Cela donne à penser au fonctionnement actuel de l’Etat dans ses institutions sociales, comme l’école, les services sociaux, le gouvernement. En d’autres termes, on pourrait dire que l’on est poussé à laisser d’autres personnes décider pour nous et à agir par peur (chômage, terrorisme, peur de l’inconnu…) plutôt qu’à prendre du recul et à suivre notre volonté authentique et consciente.
 » Un Etat tout puissant qui nous infantilise, intervient dans toutes nos décisions, pour notre propre bien, qui -sous prétexte de mieux nous protéger- nous maintient dans l’enfance, l’ignorance, la peur de la sanction, de l’exclusion. « 

La difficulté qu’ont les hommes (et la société) à admettre la réalité des viols.
 » Qu’il y ait besoin de la frapper, de la menacer, de s’y prendre à plusieurs pour la contraindre et qu’elle chiale avant pendant ou après n’y change rien : dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, il n’y a pas eu de viol, juste une salope qui ne s’assume pas et qu’il a suffi de savoir convaincre. A moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l’autre côté. On n’en sait rien, ils n’en parlent pas. « 

 La virilité des hommes s’affirme notamment à travers la domination sur les femmes.« 
Leur fameuse solidarité masculine, c’est dans ces moments qu’elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. « 

L’idée que le désir des hommes serait incontrôlable est une idée construite. Elle participe au mythe autour de la virilité.
 » Et le viol sert d’abord de véhicule à cette constatation : le désir de l’homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend souvent dire « grâce aux putes, il y a moins de viols », comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu’ils doivent se décharger quelque part. Croyance politique construite (…) Si la testostérone faisait d’eux des animaux aux pulsions indomptables, ils tueraient aussi facilement qu’ils violent. Le viol (…) synthétise un certain nombre de croyances fondamentales concernant la virilité. « 

L’existence d’une forme d’hypocrisie autour de la prostitution.
 » Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccupent du sort des putes, c’est qu’au fond elles en craignent la concurrence. « 

Le fait que les films pornographiques soient mis en scène selon le regard des hommes. Les femmes y agissent généralement selon les désirs et les représentations masculines de la sexualité.
 » Le X est aussi la façon qu’ont les hommes d’imaginer ce qu’ils feraient s’ils étaient des femmes, comme ils s’appliqueraient à donner satisfaction à d’autres hommes, à être de bonnes salopes, des créatures bouffeuses de bites. « 

L’idée qu’à travers le féminisme, les femmes font évoluer les normes et représentations liées à la féminité mais que par contre, il n’y a pas eu de véritable débat, d’évolution des représentations de la masculinité. L’auteure incite à voir au-delà des clichés limitant les femmes et les hommes. La réalité est bien plus complexe et diversifiée.
 » Il y a eu une revolution féministe. Des paroles se sont articulées, en dépit de la bienséance, en depit des hostilités. Et ça continue d’affluer. Mais, pour l’instant, rien concernant la masculinité. Le sexe prétendument fort (…) qu’il faut defendre de la vérité. Que les femmes sont des lascars comme les autres, et les hommes des putes et des mères, tous dans la même confusion. Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades. (…) L’éternel féminin est une énorme plaisanterie. (…) On ne sait pas ce qu’ils craignent, si les archétypes construits de toute pièce s’effondrent : les putes sont des individus lambdas, les mères ne sont ni intrinsèquement ni bonnes ni courageuses ni aimantes, pareil pour les pères, ça dépend des gens, des situations, des moments. « 

La liberté de sortir des clichés liés au genre, attachés au fait de naître femme ou homme. De faire évoluer notre regard et notre acceptation des différences, de la diversité des femmes, des hommes, des humains. Réaliser notre intérêt collectif liée à cette prise de conscience.  
  » Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. «