Histoire courte n°6 : le miroir à sons

« « Cassandra. Cassandre. Cassandra. Cassandre. » avait murmuré ce matin-là la jeune adolescente en s’observant dans le miroir de sa salle de bain. Des mots que le miroir avait pu entendre de nombreuses fois au cours de ces dernières années. Combien de fois la fillette, qui était désormais une adolescente de 15 ans les lui avait-elle chuchotés ? Et puis, il avait si souvent écouté ce soupir de désespoir qui venait juste après.

Le grand miroir allait désormais quitter cette salle de bain dans laquelle il avait passé tant d’années et les habitants de cette maison dont il connaissait le moindre souffle. Alors, les images et les sons défilaient dans son reflet. Les sons surtout, étaient ce qu’il avait emmagasiné de plus précieux. Les bruits qui animaient cette maison étaient ce qui lui donnait vie. Ces histoires qu’on lui racontait sans qu’il n’ait rien demandé, ces voix qu’il absorbait et qui ne l’avaient jamais quitté. Il captait aussi, à travers la cloison, les éclats de rire, les conversations enflammées, les disputes, les réconciliations. Tous les sons qui exprimaient quelque chose de fort, de profond, et venaient en lui se figer. Le miroir était parfois un peu las de toutes ces années d’écoute. Mais il continuait à jouer son rôle avec dignité. La dernière fois, c’était la mère, Brigitte, qui s’était posée devant lui et lui avait chuchoté d’un ton angoissé : 
« Mais qu’est-ce qu’elle va devenir ? »

Il avait aussi entendu la musique de ses lamentations, à travers le mur de la salle de bain, qui donnait sur la chambre parentale. D’après les discussions qu’elle avait avec le père, Brigitte semblait s’inquiéter que sa fille soit si différente. Elle ne comprenait pas pourquoi elle cherchait à minimiser ce qui la rendait fille, pourquoi elle l’avait par exemple découverte, il y a déjà plusieurs années, les cheveux courts comme ceux d’un garçon au sortir de la salle de bain. Le miroir savait lui, les mots que Cassandra avait prononcé.
« Je n’en peux plus. Je veux mourir. Je ne suis pas une femme. »
Les bruits de ciseaux effrénés avaient envahi la salle de bain, « couic, couic », les mèches de cheveux tombant peu à peu dans le lavabo qu’il surplombait. Par d’autres fois, il avait aspiré les pleurs de Cassandra, ses larmes de frustration, de tristesse et de peur qui venaient se mêler à la buée sur son carreau. Jamais les mots n’étaient encore sortis de cette salle de bain. Ils y restaient capturés, étouffés. Mais des deux côtés de la cloison, les inquiétudes se répondaient. Mère et fille devaient se parler. Chercher à se comprendre. S’écouter.

Ce matin-là, Cassandra avait décidé d’accompagner sa mère au vide grenier. C’était peut-être l’occasion de renouer un dialogue qui était devenu si difficile ces derniers temps. Une pesanteur planait entre elles, un sentiment de mal-être qu’elles ne parvenaient plus ni l’une ni l’autre à endosser. Cassandra en avait déjà trop sur le cœur. La mère se sentait profondément gênée par l’évolution de sa fille, par son attitude qu’elle ne comprenait pas, elle, qui avait toujours valorisé sa féminité, qui avait même fait du mannequinat et plus tard évolué dans le monde du marketing, où l’apparence était si chère. Les objets dont la famille avait décidé de se séparer trônaient sur un drap étalé au sol. Un petit meuble qui avait appartenu à la tante de Brigitte, deux chaises Ikea dont la famille n’avait plus l’utilité, des bibelots, et puis, le grand miroir de salle de bain, pour lequel elle avait hésité. C’était un cadeau de mariage. Il était démodé, usé et n’allait pas avec le reste de la décoration de la salle de bain, et pourtant elle trouvait qu’il dégageait un charme, un esthétisme qui l’émouvait malgré elle. Mais elle avait tout de même fini par décider de s’en séparer.

Le miroir entendit soudain une voix féminine et âgée :
« Combien cela coûte-t-il s’il vous plait ? 
– 20 euros, répondit Brigitte. »
La mère de la jeune fille fut soudain prise d’une profonde nostalgie en voyant le miroir partir et pris l’épaule de sa fille. « Cassandra, je me souviens quand tu étais toute petite et que tu t’amusais avec ton reflet. Tu étais si mignonne… »
L’adolescente fut émue par cette marque de tendresse si soudaine et spontanée, mais aussi devenue si rare ces derniers temps. Elle laissa enfin s’exprimer la voix intérieure qui la rongeait.
« Maman, tu sais, je veux plus être mignonne. Je veux juste être moi… Je voudrais que tu m’appelles enfin Cassandre. »

Et avec ce miroir qui s’en allait, les mots commençaient à s’échapper. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la sixième histoire était  « l’ouïe » : le miroir, une éponge à sons.

Cécile Carrara

Histoire courte n°5 : le rendez-vous

« Aujourd’hui, Marine va revoir son père qu’elle n’a pas vu depuis des années. Le divorce avait été compliqué et ses parents étaient loin d’être restés en bon termes. Son père était parti vivre à l’étranger et Marine et lui n’avaient correspondu que par messages, occasionnels, et appels téléphoniques, rares. Coincée sur la chaise de son bureau étriqué, entre la photocopieuse et le couloir, elle tente de se reconcentrer sur le dossier qui l’accapare depuis le début de la journée. Bientôt l’heure du déjeuner. « Les bip bip » de la machine qui vomit son papier à longueur de journée lui semblent encore plus incessants que d’habitude. Autour d’elle, l’agitation règne. Discussions professionnelles téléphoniques et en direct s’entremêlent dans cet espace novateur qu’est l’open space. A cette période de l’année, l’administration est sous tension et il n’y a pas beaucoup la place pour les conversations décontractées entre collègues.

Enfin midi et demie. Marine sort de l’immeuble, retrouve avec plaisir le soleil de la fin du mois de juin et monte dans le bus en direction du grand jardin des plantes, qui se situe à quelques kilomètres de son travail. Elle est pleine d’excitation à l’idée de revoir enfin son père, pour qui elle a gardé une grande affectation, malgré les moments difficiles de ces dernières années. Elle le voit qui l’attend à l’entrée du parc. En descendant du bus, elle a le cœur qui bat. D’abord hésitants, ils se serrent fort dans les bras. Puis ils se mettent à marcher en direction du centre du parc. Ils passent devant une petite piscine de pleine air aménagée pour les enfants. Marine ne sait pas si c’est leurs rires ou le fait de marcher aux côtés de son père, mais elle se sent soudain replongée dans ce bain là, elle aussi. Elle est portée par leurs cris enthousiastes, leur amusement et se sent tout à coup petite fille. Une petite fille heureuse, comme elle l’a été dans des moments où ils allaient se baigner en famille. Le téléphone de son père sonne soudain, et la sort de son état de rêverie. Le son grince à son oreille et lui semble légèrement agaçant. Pourtant, il évoque quand même un certain plaisir chez elle. Elle ne l’avait pas entendu depuis 4 ans. Son père ne décroche pas. Il la regarde dans les yeux et lui dit :
« On a du temps à rattraper, et trop peu de temps aujourd’hui, alors ils ne vont pas m’emmerder ! »
Et Marine sourit, elle sent comme un poids se soulever de sa poitrine. Les choses peuvent rentrer dans l’ordre. L’espoir de renouer une relation avec son père pourrait se concrétiser. Faisant comme écho à ses pensées, les oiseaux du jardin gazouillent avec entrain.

Marine et son père sont parvenus à la fontaine centrale. Il se dégage de ce lieu une agréable sérénité. Ils s’assoient sur un banc et s’arrêtent de discuter quelques instants. Son père lui dit alors, d’un air plus hésitant qu’elle lui connait habituellement :
« J’aimais bien venir m’asseoir ici et ne plus penser à rien. »
Les clapotis de l’eau s’écoulent face à eux. Il est un moment hors du temps, où la jeune femme se sent presque en confiance, envers la vie. Au bout d’un moment, ils reprennent leur marche, il est temps d’aller manger. Ils passent près d’un grand food-truck, aux affiches alléchantes, mais bruyant, les gens pressés dans la queue pour obtenir leur déjeuner. Marine regarde son père d’un air interrogateur, mais celui-ci a prévu de l’emmener manger dans une auberge sympathique qu’il fréquentait.
« C’est de l’autre côté du parc, il faut marcher encore 5 bonnes minutes pour y parvenir. »
Il règne dans le jardin une ambiance de venue de l’été, d’arrivée des vacances. Un air bon enfant. Un bruit sec et claquant fait soudain sursauter Marine. Elle se retourne, un enfant s’amuse avec des pétards miniatures. Il observe sa réaction et se met à rire. Son père la regarde également d’un air moqueur :
« Tu sursautes toujours aussi facilement, hein ? ».
Marine fait une mine bougonne, elle fait semblant d’être vexée, puis sourit.

La petite cour intérieure de l’auberge est ouverte sur le ciel bleu et un pianiste joue un air de jazz. Un point d’eau aménagé dans le style zen, fait entendre un son d’eau délicat. La jeune femme et son père s’installent à une table non loin et commandent à manger. Le repas est délicieux, le cadre agréable. La musique du piano envahit doucement leurs oreilles et leur esprit. Marine est heureuse même si elle sait qu’elle va bientôt devoir retourner au travail. Mais au cours du repas, elle s’aperçoit que l’expression de son père change et qu’il devient rapidement sérieux, grave. Marine lui demande ce qu’il a. Il semble chercher les mots. Il lui annonce alors quelque chose qu’elle n’avait pas anticipé. Ses yeux ne jouent plus, ne rient plus.
« Marine, lui dit-il. Je veux te parler de quelque chose. Voilà, il y a quelques semaines, on m’a découvert un cancer de la prostate. » »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la cinquième histoire était  « l’ouïe », les sons racontent une histoire.

Cécile Carrara

Histoire courte n°4 : la sculpture

« 1921, sud de la France. La jeune Margarette se tord de douleur dans son lit. Agée d’à peine 21 ans, le médecin du village ne lui donne plus que quelques heures à vivre. Depuis plusieurs jours, elle est en proie à une mystérieuse fièvre que personne ne parvient à faire retomber. Le beau Paul se tient ce soir-là à ses côtés. Son promis. Désespéré par son état. Il lui a même sculpté son portrait dans le plâtre pour lui témoigner de son amour. La mère passe une grande partie son temps auprès de Margarette, rongée par le chagrin, et le père la relaie parfois. La sœur jumelle, Léontine, aborde quant à elle un air étonnamment calme au vu de la situation. Un air confiant. Léontine ne l’a jamais dit à personne, mais elle a toujours eu au fond d’elle le sentiment de vivre dans l’ombre de sa sœur. Ce soir-là encore, elle est là et observe toute l’attention qui se porte sur Margarette. Mais cette fois, elle sait que ça ne va pas durer. Elle tente de ne pas laisser son regard s’attarder sur Paul. Ne pas trahir son émoi.

Léontine a toujours eu conscience de sa différence inavouable. Ses étranges capacités. Pour rien au monde elle n’aurait eu envie d’être vue comme une sorcière et s’était bien gardée de le révéler aux autres. Son truc, c’est ce que l’on pourrait appeler, le chasser d’âmes. Depuis qu’elle était petite, elle s’était rendue compte qu’elle pouvait faire s’échapper l’âme des corps. Elle expérimentait parfois de manière désinvolte sur des insectes, des rongeurs et même sur des chats. Jamais encore sur des humains. Cela commençait toujours par une brusque fièvre. Leur âme finissait par être chassée de leur enveloppe charnelle, pour prendre une forme nouvelle dans le premier support qu’elle rencontrait. Un objet d’apparence tout à fait banale, le plus souvent.

Deux jours plus tard, Margarette s’éteint. Sur le coup, Paul est dévasté. Quelques mois passent, et puis bientôt, le jeune homme est rappelé presque malgré lui à la vie. La fougue de son âge et sa nature pleine d’entrain l’appellent. La bienséance voulant qu’il soit présent auprès de la famille de son ex-fiancée pendant le deuil de celle-ci, il vient souvent à la demeure et fait de longues marches dans le grand jardin familial aux côtés de Léontine. Les deux jeunes gens se rapprochent et un jour, Paul finit par demander sa main. Après tout, il a été si amoureux de sa sœur jumelle, leur ressemblance étant frappante, il n’est pas étonnant qu’il puisse être séduit par Léontine. Pourtant les caractères des deux sœurs sont fort différents. Paul épouse donc Léontine, pour le plus grand contentement de cette dernière.

1931, même demeure. Henri, le nouveau majordome récemment arrivé s’adresse à Léontine, un plateau dans les mains :
« Excusez-moi de vous importuner Madame, cette sculpture de votre chère sœur est fort belle, mais elle prend tant la poussière, ne voulez donc-vous pas que je la dépoussiérasse légèrement ? J’y mettrai le plus grand soin.
– Combien de fois faudra-t-il que je répète dans cette maison que moi seule peut prendre soin de cet objet ? rétorque Léontine, très agacée. Je ne tolèrerais pas que vous posiez les mains sur le buste de Margarette, monsieur Henri.
– Mais oui, pardon. Veuillez-m ’excuser madame. » répond le majordome, habitué aux étrangetés des familles bourgeoises et nobles pour lesquelles il a travaillé. 

Henri sert donc calmement un jus de fruit à la demoiselle Capucine, alors âgée de 9 ans, assise dans un fauteuil du salon, joue avec enthousiasme avec les jeunes chiens de la demeure. Ceux-là mêmes que leur père emmènera bientôt à la chasse, et qui ne manquent pas une occasion pour sauter sur tout ce qui bouge et mordiller tout ce qu’ils peuvent. Or c’est toujours aux domestiques de passer derrière les dégâts qu’ils causent, Henri le sait bien. Il n’a donc que très peu de patience pour ces bêtes. Léontine déteste également les savoir à l’intérieur de la maison. Elle a toujours un œil sur eux. Mais elle ne veut pas mécontenter Paul, qui est toujours le joyau de sa vie et qui les adore. Elle sait très bien qu’il tient à la vie que les chiens apportent à l’intérieur de ces murs sans quoi un peu mornes. Léontine part en cuisine se préparer un thé et veiller à la bonne exécution de la préparation du repas du soir. Capucine pendant ce temps, riant aux éclats, s’amuse à lancer un jouet aux chiens de toutes la force de ses petits bras. Ils se précipitent en cœur, fonçant droit sur le petit meuble où est déposée la sculpture de Margarette. Dans la cuisine, sa mère entend soudain le choc. Léontine accourt dans le salon, écarlate. Elle constate que le buste est toujours là, intacte, vissé sur le petit meuble qui, quoique ébranlé, est toujours ancré au sol. Elle s’écrie à l’adresse de sa fille :
« Capucine, un peu de tenue voyons ! Ne vois-tu pas que tu vas saccager la maison ? Je t’interdis de jouer avec ces chiens dans le salon. »
Et se dit qu’elle va devoir s’occuper des 3 chiens à sa manière… Le risque est trop grand. Paul sera triste, mais il n’en saura rien.

Pendant ce temps, Marie, la bonne, vient d’effectuer le nettoyage mensuel des escaliers. Ils brillent, encore tout humides. Léontine décide de demander au majordome de bien vouloir décrocher le buste en plâtre, pour lui trouver une place plus sûre à l’étage. Puis elle le prend des mains et se dirige en hâte vers l’escalier. Elle entend tout à coup une voix s’écrier :
« Attention, c’est tout propre ! »
Distraite, Léontine avait complètement oublié ce détail. Elle sent alors son pied gauche déraper et essaie tant bien que mal de s’accrocher à la rampe. Et là, le buste lui échappe. Il tombe de l’autre côté de la rampe d’escalier, sur le carrelage dur et froid. Il éclate en morceaux. Léontine tombe aussi, soudain froide comme la pierre qui recouvre le sol. Elle reste plusieurs jours dans une sorte de coma profond.

Un beau matin, la femme rouvre les yeux. Marie le remarque vite et court appeler Paul. Quand Paul parvient devant le lit, alerté du réveil de sa femme, il est alors pris d’un trouble indescriptible. Son regard semble changé. Quelque chose est différent et familier. Dans les yeux de Léontine, ce n’est pas elle qu’il voit désormais.

C’est Margarette. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la quatrième histoire était « l’ironie dramatique » : jouer avec l’information.

Cécile Carrara

Histoire courte n°3 : la pêche

« C’est sûr. Ce soir, je ne reviendrai pas bredouille. Tout, sauf flatter l’égo de Jean-Pierre. Je l’aime beaucoup, mais il a une fâcheuse tendance à penser qu’il est le meilleur en tout. Or, sur ce coup-là, je sais que je peux remporter la partie. Contrairement à ce que Jean-Pierre croit, je suis convaincu que l’être humain moderne a de grandes ressources inexploitées. Même un humain comme moi, la quarantaine bien tassée, légèrement bedonnant, habitué au travail assis et aux soirées canapé-Netflix. En y repensant, mon dernier exploit en terme de maîtrise de la nature remonte à cinq ou six années en arrière, lorsque j’avais emmené ma fille pêcher des truites dans un bassin aménagé pour les enfants. Jean-Pierre, lui, ne colle pas avec l’image de « l’homme moderne ». Il fait partie de cette catégorie d’hommes qu’on regarde et qui imposent un respect presque animal, instinctif. On a envie de se soumettre à sa carrure développée et à son sang-froid. Il a beaucoup voyagé, notamment en milieu hostile, et toujours « à la dure ». Ramener deux poissons, ce serait donc prendre une certaine revanche, montrer une autre image de moi mais aussi du genre d’hommes que je représente pour lui.

Dans cette perspective, j’avais passé plusieurs heures, en amont de notre escapade, à préparer mon assaut. J’avais étudié les lieux stratégiques où le courant de la rivière diminue et où les poissons sont nombreux. J’avais calculé quel pouvait être le meilleur angle d’attaque. J’avais acheté le matériel nécessaire à l’exécution de mon plan. Je ne compte pas laisser passer cette opportunité de prouver ma virilité intrinsèque, symbolisée par le graal que représenteront ces deux petits êtres gluants. N’étant ni très agile, ni très patient, j’avais décidé de ne pas utiliser de canne à pêche. En effet, je ne veux pas prendre le risque d’attendre toute l’après-midi, pour finalement ne rien pêcher. La bataille est trop décisive. Je porte sur mes épaules la responsabilité de défendre l’honneur de l’homme moderne et je dois la remporter. J’en étais donc parvenu à la conclusion formelle qu’il me fallait un plan efficace, direct, qui ne laisse nullement place à l’échec. J’avais décidé de me constituer une ceinture de vers de terre. Je la passerais autour de la taille et je me tiendrais debout au point de la rivière, peu profonde, que j’avais calculé comme étant le plus stratégique. Armé d’une solide épuisette, je n’aurais plus qu’à rester immobile quelques temps, jusqu’à ce que les poissons viennent à moi, attirés par les vers. Je n’aurais alors plus qu’à les capturer avec l’épuisette. Ingénieux et rapide. Je pourrais ainsi rentrer au camp triomphant. Jean-Pierre serait ébahi.

J’accroche donc les vers à la ceinture de fortune que je me suis constitué, une cordelette à laquelle pendent de petits crochets. Les vers glissent entre mes doigts. Les voir remuer alors que je les empale laborieusement me coûte malgré moi. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la douleur qu’ils doivent ressentir, eux qui sont après tout certainement dotés d’un certain niveau de sensibilité, comme les autres animaux. Je réussis ensuite à me placer dans la rivière et attends, mon épuisette à la main. L’eau est glacée ! L’opération me parait tout à coup beaucoup moins sympathique à réaliser. Je vois un premier poisson arriver au loin, me narguer et s’en aller. Et puis soudain, l’un d’eux s’approche furtivement, et parvient à décrocher un bout de ver gigotant. Alors que je tente de toute ma vivacité de le capturer dans mon filet, il s’échappe aussi vite qu’il est arrivé. Le temps passe, mes orteils commencent à geler. Ma détermination s’érode peu à peu et le désespoir me gagne. Je me fiche bien de ce que je vais manger ce soir, mais c’est mon image et celle de l’humanité moderne, qui plus est des hommes modernes, qui va être dévorée par cet échec cuisant. Au moment où je pense vraiment être au plus bas de ma maîtrise de la situation, le pire se produit tout à coup. Un poisson de taille conséquente me rejoint par derrière et, sans crier gare, me mord la fesse droite. Ou plus précisément la partie grasse et frétillante qui dépasse innocemment de mon slip de bain, un peu trop serré au sortir de cette longue saison hivernale. Je crie de douleur et de surprise, bien que les petites dents ne m’aient que brièvement touchées. Ce poisson a-t-il vraiment considéré ma fesse comme potentiellement appétissante?

C’en est trop. Dépité par cet évènement, je m’assieds sur la rive et réfléchis à la condition nouvelle de mon estime de moi. Très, très basse. C’est alors que me vient une idée de génie. Je me débarrasse des vers, range mon matériel et retourne au camp. Je vais trouver Jean-Pierre, qui est entrain de couper des bûches de bois avec une hachette pour le feu de ce soir. Je me plante devant lui et le regarde dans les yeux. Je déclare :

« Tu sais, ce qui distingue l’être humain moderne de l’être humain primitif, ce n’est pas sa capacité à capturer du poisson. C’est sa capacité à choisir de le laisser vivre. En observant ces êtres, je me suis rendu compte de l’ingéniosité dont ils font preuve pour rester en vie. J’ai pris conscience, moi, du fait que nous sommes capables de nous nourrir sans tuer. A partir de maintenant, je suis donc végétarien. C’est cela, réconcilier sa nature primitive et son évolution d’humain moderne. »

Tout, sauf m’avouer vaincu. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                                     
L’objet de la troisième histoire était le fossé narratif (le décalage entre attentes du personnage et résultats).

Cécile Carrara

Histoire courte n°2 : la lettre rouge

 » Ce soir-là, Victor essayait de trouver le calme en appréciant la chaleur du bain qui l’environnait. Il avait eu une journée difficile, entre les clients qui lui menaient la vie dure et cette satanée Louise, au travail, qui refusait toujours ses avances. Il faudrait bien qu’elle cède un jour ou l’autre… Il avait pourtant été galant, trop même. L’enjeu ne valait pas un tel investissement. La jeune femme se faisait désirer et Victor en avait plus qu’assez. Il n’aimait pas la résistance. Il ouvrait le robinet pour rajouter de l’eau chaude à son bain qui tiédissait déjà, quand soudain, un bruit effroyable le fit violemment sursauter. Malgré lui, il poussa un cri strident. Il eut tellement peur, qu’il crut que son cœur allait s’arrêter ! Il avait sentit le mur trembler et vu l’eau de son bain asperger le sol. Il avait automatiquement pensé à un tremblement de terre.

Ça semblait venir du salon. Victor attendit quelques instants, trop secoué. Alors, il s’enroula dans une serviette de bain puis se dirigea avec inquiétude dans son salon, le cœur battant, pour voir ce qui se passait. Interloqué, il découvrit ce qui semblaient être les vestiges d’une… bombe artisanale. Un trou béant découpait sa fenêtre et sa moquette hors de prix était méconnaissable, elle semblait complètement labourée sur un diamètre d’au moins un ou deux mètres. Un trou, peu profond, gisait à sa place. Le meuble lustré qui bordait la fenêtre était également en partie fichu, des éclats de bois parsemaient désormais le sol. Le chat de Victor, fort heureusement, était indemne. Habituellement, il se lovait pourtant juste devant la fenêtre, mais ce soir-là, il était parti s’installer un peu plus loin, sur un fauteuil où il aimait parfois se blottir. Avait-il perçu que quelque chose allait arriver ?

Un terroriste ! Quelqu’un tentait certainement de l’assassiner ! Avec tout ce qu’on entendait dans les médias depuis quelques temps… pensa Victor. Il s’assit le temps de reprendre ses esprits et se ressaisit peu à peu. Il reconnut qu’il n’était pas toujours tendre et qu’il avait su se faire des ennemis. Peut-être était-ce un de ses collègues jaloux de son ascension professionnelle et de sa capacité à tout « dévorer sur son passage » ? Il réfléchissait, alarmé et inquiet. Une rancœur d’ex copine ? Il ne restait jamais bien longtemps avec les femmes et les délaissait dès qu’il avait pu obtenir d’elles ce qu’il souhaitait. Mais était-ce une raison pour agir de telle sorte ? Qui pouvait bien lui en vouloir à ce point ? En tout cas cela ne semblait pas anodin. Cela pouvait difficilement être l’œuvre de voyous qui aurait lancé une bombe au hasard.

Victor hésitait à appeler la police. Après tout, il s’agissait d’un véritable crime, il aurait pu être directement touché par cette explosion et y perdre un membre, voir pire. Il se sentait terriblement menacé, violé dans sa sécurité et son bien-être. Quelqu’un venait de violemment pénétrer son lieu de vie. Un criminel avait envoyé une bombe chez lui, déchirant son espace intérieur ! Il ne parvenait pas à s’en remettre. Il n’avait d’ailleurs plus faim et pas la force de se préparer à manger. Il entreprit donc de commencer à nettoyer les dégâts. Victor décida de ne pas appeler la police, il préférait avoir le moins de contact possible avec elle.

On frappa à la porte. C’était le voisin, ce petit homme un peu bourru qui disait rarement bonjour. Il le dévisageait d’un air inquiet.
« Ca va ? lui demanda-t-il. Vous n’avez rien ! remarqua-t-il, l’air visiblement rassuré. Que s’est-il passé ?! »
Victor se dit qu’il pouvait difficilement incriminer cet homme, avec qui il avait si peu d’échanges et qui paraissait être sincèrement choqué par l’explosion qui venait d’avoir lieu.
« Tout va bien. Une grosse frayeur, beaucoup de bruit, mais rien de grave. Désolé du dérangement. Merci d’être passé pour voir si tout allait bien. »

Pourquoi n’avouait-il pas ce qui venait de se passer ? Dans son fort intérieur, Victor sentait monter un sentiment diffus de culpabilité. Inexplicablement, il se sentait comme responsable de ce qui venait d’arriver. Pourtant, c’est au terroriste qu’il aurait dû en vouloir ! Au criminel qui le menaçait ! Il avait comme l’impression que quelqu’un voulait lui faire peur et d’une certaine manière, peut-être, le punir.

Pas plus rassuré, il s’avança à nouveau vers le canapé. Il se baissait pour ramasser un débris de meuble en bois quand tout à coup, il aperçu contre un coin du mur une boîte en plastique qui semblait avoir été lancée à travers le trou de la fenêtre. A l’intérieur de celle-ci se trouvait visiblement enroulé un papier rouge. Rouge vif. Comme un avertissement. Il saisit la boîte, empli d’un sentiment d’angoisse, et déroula la lettre rouge qui s’y logeait. Victor lu alors :

« Bonjour Victor,
Je n’ai pas eu la force de t’affronter jusque-là. Aujourd’hui, je suis plus grande, je suis plus forte. Et je suis capable d’agir. Depuis tout ce temps, je porte toujours en moi l’ombre de ce que tu m’as fait. Il fallait que cette ombre sorte de mon corps et te revienne à toi, puisque tu en es le responsable. C’est toi le criminel. Je l’ai compris à présent, j’ai compris que je n’étais pas coupable. Mais toi, tu n’as jamais été puni pour ton acte. Je voulais que tu saches que la violence, la peur et l’insécurité que tu as pu vivre ce soir, représentent un millième de ce que j’ai subi. Je voulais que tu le vives dans ton propre corps. Alors, mon corps redevient vraiment le mien, et je peux aller de l’avant.
Signé : celle qui a subi ton assaut. » « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite. 
L’objet de la seconde histoire était le mystère et une atmosphère liée au crime.

Cécile Carrara

Histoire courte N°1 : l’oeuf

 » Mira et Louis étaient deux enfants qui vivaient avec leurs deux parents dans un quartier calme et bien rangé d’une petite ville très ranquille. La vie allait sans heurt majeur et les jours se suivaient tous dans la même lente et morne similitude. Mira était la plus âgée. Elle se réveillait chaque matin et regardait à travers la fenêtre de leur chambre d’enfants aux murs bien blancs, le jardin de modeste taille qui s’éveillait, toujours de la même manière. Les rayons du soleil faisaient d’abord luire le coin droit du jardin, puis grignotaient le muret qui entouraient le potager et enfin, allait caresser la haie qui séparait leur maison de celle de la voisine. Son frère Louis, qui n’était pas du matin, se levait généralement en automate et enfilait ses vêtements, toujours dans le même ordre. Les journées s’enchaînaient et leurs parents, professeurs et la plupart des adultes qui les entouraient, semblaient être contents d’eux tant que tout se passait comme prévu. Tant qu’ils faisaient bien ce qui était attendu.

Mira rêvait secrètement d’une existence où la surprise et l’étonnement seraient le pain quotidien. Elle rêvait de fantastique, d’incompréhensible, d’inattendu et surtout d’incohérence dans ce quotidien un peu trop lisse devant ses yeux d’enfants. Elle imaginait en s’endormant que quand elle se réveillerait, le monde aurait soudainement changé à son réveil. L’arbre du jardin se serait paré de mille couleurs, les oiseaux se seraient dotés de parole, la fenêtre de sa chambre lui présenterait un escalier pour l’emmener vers le ciel qui s’éveille. C’était une petite fille vive, qui aimait particulièrement raconter des histoires à Louis. Après l’école, tous les deux jouaient souvent longuement dans le jardin. Louis était un petit garçon calme et plus terre à terre que Mira. Il appréciait surtout de parfaire ses histoires en y ajoutant pleins de détails, y ajoutant ainsi de la substance.

Ce matin-là, Mira s’était réveillée avec difficulté. Plongée dans un rêve palpitant, le réveil « chants d’oiseaux » qui la sortait de ses songes chaque matin, avait eu du mal à accomplir sa tâche, tant son sommeil d’enfant était profond. Elle savait qu’une évaluation de mathématiques à l’école l’attendait ce matin-là, et n’avait aucune envie de sortir de son lit. Elle mit ses chaussons et descendit sans enthousiasme jusqu’à la cuisine. Sa mère, qui travaillait parfois de nuit, n’était pas encore rentrée à la maison et son père était entrain de prendre sa douche. Louis entra à son tour dans la cuisine. Il sortait visiblement péniblement de son lit, les yeux encore bouffis et le visage grognon. Mira ouvrit le placard de la cuisine et en sortit des flocons d’avoine. Elle se retournait vers Louis pour lui demander s’il voulait du miel ou de la confiture, quand son regard s’arrêta sur le petit passage qu’utilisait leur chatte Mimi pour entrer et sortir de la maison.

C’est alors qu’elle le vit. Sous la trappe normalement vide, se trouvait un petit œuf vert. Vert luisant.
« Louis ! s’écria Mira. Qu’est ce que c’est que ça ? – De quoi tu parles ? Lui demanda le petit garçon, loin d’être tout à fait réveillé.
– Regarde ! »
La fillette s’approcha, pointant du doigt l’objet incongru qui trônait au bord de la cuisine. C’était un œuf comme ils n’en n’avaient jamais vu. Vert intense, brillant dans la semi obscurité du matin de janvier. De fines rainures tapissaient la paroi duveteuse de la coquille. Louis, interloqué par cette découverte, qui venait chambouler son esprit d’enfant déja habitué à la rationalité routinière, s’approcha. Il osa prendre l’œuf dans ses doigts et s’étonna : « C’est très chaud ! ». Outre la chaleur, il sentait sous des doigts comme une douce vibration, une caresse qui le fascina. Il eut l’impression que cette onde qui remuait légèrement l’objet, était un message à décoder. La preuve d’une vie qui vibrait dans les tréfonds de la coquille et l’invitait à l’écouter. A tisser entre eux un lien unique et particulier. Troublé, il reposa un peu brusquement l’œuf vert au sol et menaça de l’abîmer.

« Mais fais attention ! » s’énerva Mira.
Elle ne comprenait pas non plus ce que venait faire cet étrange œuf d’un vert si intense dans leur cuisine ce matin-là, mais elle n’avait surtout pas envie que ses parents puissent le récupérer. Il ne finirait pas en omelette. Il était bien trop singulier pour ça, ce serait donc leur secret, à elle et à Louis. Mira attrapa l’œuf et sentit également une douce, chaude et intense vibration lui parcourir le bras. Elle décida de cacher l’œuf dans un coin de la remise, entre deux étagères, là ou ses parents gardaient des bocaux de conserves.
« Louis, dit-elle, on le cache ici et on regardera qu’est-ce qu’il devient ! Ne dit rien à papa et maman d’accord ? – Non, bien-sûr ! C’est notre secret ! » répondit-il avec un sourire complice et une lueur scintillante dans les yeux.

L’excitation les gagna tous les deux et ils passèrent le reste de la journée avec un baume au cœur nouveau. Avec le sentiment que la vie pouvait leur réserver des surprises étonnantes. Le soir, ils constatèrent, rassurés, que l’œuf était toujours là. Ils lui trouvèrent alors une meilleure cachette, dans la chambre de Mira. Ils le placèrent bien en sécurité dans un coin du placard à jouets. Chaque jour, ils vérifiaient que l’œuf vert était toujours chaud et luisant. Ils leur semblaient que sa taille grossissait à mesure que les jours passaient. Ils le cajolaient, le couvaient de leurs doigts enfantins et de leurs attentions.

Une nuit, Mira cru entendre un son qui semblait parvenir de leur meuble à jouets. « Crr crr. Crr Crrrr… ». Elle alluma la lumière de sa lampe de chevet et réveilla son frère.
« Louis ! J’ai entendu quelque chose… Je crois que ça vient de l’œuf vert. »
Louis sortit aussitôt des profondeurs du sommeil et brusquement éveillé, s’empressa d’aller vérifier ce qu’il se passait. Il toucha l’œuf du bout de son index. C’est alors que lui parvint le son étouffé. « Crr crr… ». Si bref et succinct, qu’il crut avoir rêvé. Sur le gras de son doigt, une légère trainée verte demeura, lorsqu’il le retira.
« Oh… Que crois-tu qu’il y a vraiment à l’intérieur ? demanda-t-il à sa sœur. – Je ne sais pas… je ne pensais pas qu’il y avait réellement quelque chose de vivant dedans. » répondit-elle.
Cette fois, ils commençaient à avoir un peu peur.
« Tu crois qu’on devrait en parler à maman et papa ?  s’interrogea Mira.
– Je n’ai pas envie qu’ils nous le prennent mais on ne sait pas ce que c’est. J’ai peur. » dit Louis.
Alors, ils décidèrent de montrer finalement l’œuf vert à leurs parents le lendemain matin.

Mais le lendemain, l’œuf n’était plus là. En revenant de l’école, à 17h, Mira et Louis s’étaient dépêchés, pris de curiosité de savoir s’ils pourraient de nouveau entendre ce son qu’ils avaient écouté la nuit passée. Ils avaient l’habitude de rentrer seuls à pieds, puisque l’école était à cinq minutes de la maison et que leurs parents étaient encore au travail. Ils cherchèrent donc leur œuf et : rien. Ou plutôt si, une minuscule plume de duvet verdâtre aux rainures argentées parsemait délicatement le fond du placard. Un peu comme un cadeau d’adieu, un peu comme l’annonce d’un départ. Les enfants étaient à la fois brièvement soulagés, suite à leur peur de la nuit, mais surtout terriblement déçus d’avoir perdu l’objet de leur fantasme et leur échappatoire vers l’imaginaire, vers la liberté d’un univers qui leur échappait. Ils auraient tellement voulu savoir ce qui se cachait à l’intérieur, faire la rencontre du petit être qu’ils avaient senti vibrer sous leurs doigts. Il faudrait bientôt retourner à leurs devoirs du lendemain, et ne plus y penser.

Cela dit, Mira ne l’entendait pas de cette oreille. Elle tira Louis par la manche de son pull. « On peut le retrouver ! » s’écria-t-elle.
Ils commencèrent alors à fouiller alors la maison, se dépêchant en sachant que leurs parents n’allaient pas tarder à rentrer. Celle-ci était grande pour leurs petites mains d’enfants et ils désespéraient de ne rien trouver. Louis, le plus petit, commençait à montrer des signes de fatigue et de lassitude, et Mira se disait que l’œuf était sûrement perdu à jamais. Tous ses espoirs s’envolaient.

C’est alors qu’ils découvrir dans la cuisine leur jeune chatte noire et blanche, Mimi, jouer avec ce qui semblait être une fine plume verte.
« Mimi ! s’exclama Mira. Où est-ce que tu as trouvé ça ?! »
Effrayée par le ton de la voix enfantine, l’animal s’écarta, délaissant l’objet de son jeu. Les enfants constatèrent alors qu’il s’agissait d’une autre plume que celle qu’ils avaient trouvée en haut. Où la chatte avait-elle déniché cette seconde plume ? Avait-elle mangé leur œuf vert ? Avait-elle tué l’animal qui pouvait y grandir ? Avait-elle joué avec et l’avait-elle laissé à un endroit où ils ne le retrouveraient pas ? Que s’était-il passé ? 

Les enfants décidèrent de sortir le chercher dans le jardin, bien qu’il fasse déjà nuit et froid en ce début de soirée hivernale. Par chance, le vent déposa soudain une nouvelle plume duveteuse sur le pied gauche de Louis.
« Oh regarde Mira ! » s’écria-t-il avec surprise.
Il suivit alors la direction du vent pour découvrir d’où la petite plume avait pu lui parvenir. L’enfant guida donc sa soeur jusqu’au muret qui encadrait les salades et les radis qui poussaient dans le coin le plus externe du jardin. Le muret était presque aussi haut que le petit garçon de 9 ans. Ils en firent tous deux le tour et en explorèrent les recoins. Ce qu’ils découvrir alors les fascina. Entre deux grosses pierres, dissimulé par les feuilles du Murier-platane qui descendaient jusqu’à la lisière du muret, trônait le vestige d’une coquille d’un vert des plus intense qu’ils aient pu observer, aux reflets argentés et semblait-il, encore palpitants. Ce qui restait de l’oeuf paraissait bien plus gros que dans leur souvenir. La coquille était encore chaude et luisante de vie. Quelques fines plumes étaient collées sur sa paroi intérieure.

Revigorés par leur découverte, ils se mirent à chercher avec énergie, afin de découvrir l’animal qui avait bien pu naître d’un tel œuf, si unique et si étonnant. Ils cherchèrent, cherchèrent, dans les moindres recoins du jardin. Ils ne trouvèrent rien. Avait-il été mangé par la chatte ? Dépités, ils retournèrent à leurs occupations quotidiennes, résignés à retrouver la monotonie de leur vie d’enfant bien rangée.

C’est alors que cette nuit-là, dans leurs rêves, ils crurent tout à coup entendre un lent « Crr crr… Crr Crrr…», guttural et profond. Comme venu d’ailleurs. A leur réveil, les enfants découvrirent deux longues plumes vertes déposées sur le rebord de leur fenêtre, et comme glissées sous le volet. Grandes comme la paume d’une main, elles déployaient sous les rayons du matin leur vert plus intense et plus vibrant que jamais. Leurs rainures sombres semblaient prendre vie et s’animer. Il émanait de ces plumes majestueuses une douce chaleur qui paraissait ne jamais vouloir les quitter. Les enfants en prirent chacun une en main et sentirent le baume au cœur leur revenir. Ces précieuses plumes vertes leur insufflaient comme un instinct de vie, d’aventure, de nouveauté. Elles vibraient, semblait-il, d’un souffle plein de liberté. Quant à l’être qui les avaient déposées, ils eurent beau le chercher partout, ils ne le retrouvèrent jamais. « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.  L’objet de la première histoire était le suspens.

Cécile Carrara

Idées clefs du livre : King Kong Théorie – de Virginie Despentes (2006)

King Kong Théorie est le 6e livre écrit par Virginie Despentes, en 2006. C’est un essai engagé, écrit dans un style direct et franc. L’auteure va droit au but pour nous parler des inégalités de genre et de leurs mécanismes. Le livre n’est pas dénué d’humour, joliment provocateur. Virginie Despentes se penche dans ce récit sur le conditionnement et l’image sociale des femmes, sur les relations hommes/femmes, sur la pornographie, sur la prostitution -en racontant ses propres expériences- et enfin, sur le viol. Elle a elle-même été victime d’un viol, ce qui contribué à alimenter sa réflexion et son écriture par rapport à ce traumatisme et ce fait social en général.

Le livre commence sur ce ton : « J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. »

La 1ere idée qui m’a marquée est la suivante. Les formes de domination sociale impliquent non seulement les femmes mais aussi les hommes. L’auteure incite à prendre conscience du fait que non seulement il existe une forme de domination genrée : hommes/femmes, mais aussi une logique de domination économique. Les femmes ont pu être appropriées par les hommes. Mais les hommes ont été appropriés par l’Etat, comme force de production.
 » On entend aujourd’hui des hommes se lamenter de ce que l’émancipation féministe les dévirilise. Ils regrettent un état antérieur, quand leur force prenait racine dans l’oppression féminine. Ils oublient que cet avantage politique qui leur était donné a toujours eu un coût : les corps des femmes n’appartiennent aux hommes qu’en contrepartie de ce que les corps des hommes appartiennent à la production, en temps de paix, à l’Etat, en temps de guerre. La confiscation du corps des femmes se produit en même temps que la confiscation du corps des hommes. Il n’y a de gagnants dans cette affaire que quelques dirigeants. « 

L’implication des pères dans la parentalité présente un intérêt pour les enfants, pour les femmes et pour les hommes. La possibilité pour les filles de sortir du carcan de la féminité et la possibilité pour les garçons de sortir du carcan de la masculinité. En soi, on pourrait exprimer cette idée comme la possibilité d’ouverture et d’acceptation de la complexité de l’être humain, à travers ses différentes facettes. Accepter le fait qu’un humain, femme ou homme, soit à la fois capable de force physique et d’indépendance, d’expression de ses émotions et de vulnérabilité. C’est à dire à la fois ce que l’on considère comme typiquement masculin et ce que l’on considère comme typiquement féminin.
 » Les femmes auraient intérêt à mieux penser les avantages d’une paternité active, plutôt que de profiter du pouvoir qu’on leur confère via l’instinct maternel. Le regard du père sur l’enfant constitue une révolution en puissance. Ils peuvent notamment signifier aux filles qu’elles ont une existence propre, en dehors du marché de la séduction, qu’elles sont capables de force physique, d’esprit d’entreprise et d’indépendance, et de les valoriser pour cette force, sans crainte d’une punition immannente. Ils peuvent signaler aux fils que la tradition machiste est un piège, une sévère restriction des émotions, au service de l’armée et de l’état. Car la virilité traditionnelle est une entreprise aussi mutilatrice que l’assignement à la féminité. Qu’est ce que ça exige, au juste, être un homme, un vrai? Répression des émotions. Taire sa sensibilité. (…) Ne pas savoir demander d’aide. Devoir être courageux même si on n’en n’a pas envie. Faire preuve d’agressivité. (…) Ne pas trop prendre soin de son corps. « 

On est conditionné à rester dans une position d’infantilisation au sein de la société et non incité à une autonomisation réelle, à devenir des citoyens capables d’esprit critique et de prendre des décisions en conscience. Cela donne à penser au fonctionnement actuel de l’Etat dans ses institutions sociales, comme l’école, les services sociaux, le gouvernement. En d’autres termes, on pourrait dire que l’on est poussé à laisser d’autres personnes décider pour nous et à agir par peur (chômage, terrorisme, peur de l’inconnu…) plutôt qu’à prendre du recul et à suivre notre volonté authentique et consciente.
 » Un Etat tout puissant qui nous infantilise, intervient dans toutes nos décisions, pour notre propre bien, qui -sous prétexte de mieux nous protéger- nous maintient dans l’enfance, l’ignorance, la peur de la sanction, de l’exclusion. « 

La difficulté qu’ont les hommes (et la société) à admettre la réalité des viols.
 » Qu’il y ait besoin de la frapper, de la menacer, de s’y prendre à plusieurs pour la contraindre et qu’elle chiale avant pendant ou après n’y change rien : dans la plupart des cas, le violeur s’arrange avec sa conscience, il n’y a pas eu de viol, juste une salope qui ne s’assume pas et qu’il a suffi de savoir convaincre. A moins que ça ne soit difficile à porter, aussi, de l’autre côté. On n’en sait rien, ils n’en parlent pas. « 

 La virilité des hommes s’affirme notamment à travers la domination sur les femmes.« 
Leur fameuse solidarité masculine, c’est dans ces moments qu’elle se noue. Un pacte reposant sur notre infériorité. « 

L’idée que le désir des hommes serait incontrôlable est une idée construite. Elle participe au mythe autour de la virilité.
 » Et le viol sert d’abord de véhicule à cette constatation : le désir de l’homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend souvent dire « grâce aux putes, il y a moins de viols », comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu’ils doivent se décharger quelque part. Croyance politique construite (…) Si la testostérone faisait d’eux des animaux aux pulsions indomptables, ils tueraient aussi facilement qu’ils violent. Le viol (…) synthétise un certain nombre de croyances fondamentales concernant la virilité. « 

L’existence d’une forme d’hypocrisie autour de la prostitution.
 » Difficile de ne pas penser que ce que les femmes respectables ne disent pas, quand elles se préoccupent du sort des putes, c’est qu’au fond elles en craignent la concurrence. « 

Le fait que les films pornographiques soient mis en scène selon le regard des hommes. Les femmes y agissent généralement selon les désirs et les représentations masculines de la sexualité.
 » Le X est aussi la façon qu’ont les hommes d’imaginer ce qu’ils feraient s’ils étaient des femmes, comme ils s’appliqueraient à donner satisfaction à d’autres hommes, à être de bonnes salopes, des créatures bouffeuses de bites. « 

L’idée qu’à travers le féminisme, les femmes font évoluer les normes et représentations liées à la féminité mais que par contre, il n’y a pas eu de véritable débat, d’évolution des représentations de la masculinité. L’auteure incite à voir au-delà des clichés limitant les femmes et les hommes. La réalité est bien plus complexe et diversifiée.
 » Il y a eu une revolution féministe. Des paroles se sont articulées, en dépit de la bienséance, en depit des hostilités. Et ça continue d’affluer. Mais, pour l’instant, rien concernant la masculinité. Le sexe prétendument fort (…) qu’il faut defendre de la vérité. Que les femmes sont des lascars comme les autres, et les hommes des putes et des mères, tous dans la même confusion. Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades. (…) L’éternel féminin est une énorme plaisanterie. (…) On ne sait pas ce qu’ils craignent, si les archétypes construits de toute pièce s’effondrent : les putes sont des individus lambdas, les mères ne sont ni intrinsèquement ni bonnes ni courageuses ni aimantes, pareil pour les pères, ça dépend des gens, des situations, des moments. « 

La liberté de sortir des clichés liés au genre, attachés au fait de naître femme ou homme. De faire évoluer notre regard et notre acceptation des différences, de la diversité des femmes, des hommes, des humains. Réaliser notre intérêt collectif liée à cette prise de conscience.  
  » Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. «