Histoire courte n°3 : la pêche

« C’est sûr. Ce soir, je ne reviendrai pas bredouille. Tout, sauf flatter l’égo de Jean-Pierre. Je l’aime beaucoup, mais il a une fâcheuse tendance à penser qu’il est le meilleur en tout. Or, sur ce coup-là, je sais que je peux remporter la partie. Contrairement à ce que Jean-Pierre croit, je suis convaincu que l’être humain moderne a de grandes ressources inexploitées. Même un humain comme moi, la quarantaine bien tassée, légèrement bedonnant, habitué au travail assis et aux soirées canapé-Netflix. En y repensant, mon dernier exploit en terme de maîtrise de la nature remonte à cinq ou six années en arrière, lorsque j’avais emmené ma fille pêcher des truites dans un bassin aménagé pour les enfants. Jean-Pierre, lui, ne colle pas avec l’image de « l’homme moderne ». Il fait partie de cette catégorie d’hommes qu’on regarde et qui imposent un respect presque animal, instinctif. On a envie de se soumettre à sa carrure développée et à son sang-froid. Il a beaucoup voyagé, notamment en milieu hostile, et toujours « à la dure ». Ramener deux poissons, ce serait donc prendre une certaine revanche, montrer une autre image de moi mais aussi du genre d’hommes que je représente pour lui.

Dans cette perspective, j’avais passé plusieurs heures, en amont de notre escapade, à préparer mon assaut. J’avais étudié les lieux stratégiques où le courant de la rivière diminue et où les poissons sont nombreux. J’avais calculé quel pouvait être le meilleur angle d’attaque. J’avais acheté le matériel nécessaire à l’exécution de mon plan. Je ne compte pas laisser passer cette opportunité de prouver ma virilité intrinsèque, symbolisée par le graal que représenteront ces deux petits êtres gluants. N’étant ni très agile, ni très patient, j’avais décidé de ne pas utiliser de canne à pêche. En effet, je ne veux pas prendre le risque d’attendre toute l’après-midi, pour finalement ne rien pêcher. La bataille est trop décisive. Je porte sur mes épaules la responsabilité de défendre l’honneur de l’homme moderne et je dois la remporter. J’en étais donc parvenu à la conclusion formelle qu’il me fallait un plan efficace, direct, qui ne laisse nullement place à l’échec. J’avais décidé de me constituer une ceinture de vers de terre. Je la passerais autour de la taille et je me tiendrais debout au point de la rivière, peu profonde, que j’avais calculé comme étant le plus stratégique. Armé d’une solide épuisette, je n’aurais plus qu’à rester immobile quelques temps, jusqu’à ce que les poissons viennent à moi, attirés par les vers. Je n’aurais alors plus qu’à les capturer avec l’épuisette. Ingénieux et rapide. Je pourrais ainsi rentrer au camp triomphant. Jean-Pierre serait ébahi.

J’accroche donc les vers à la ceinture de fortune que je me suis constitué, une cordelette à laquelle pendent de petits crochets. Les vers glissent entre mes doigts. Les voir remuer alors que je les empale laborieusement me coûte malgré moi. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la douleur qu’ils doivent ressentir, eux qui sont après tout certainement dotés d’un certain niveau de sensibilité, comme les autres animaux. Je réussis ensuite à me placer dans la rivière et attends, mon épuisette à la main. L’eau est glacée ! L’opération me parait tout à coup beaucoup moins sympathique à réaliser. Je vois un premier poisson arriver au loin, me narguer et s’en aller. Et puis soudain, l’un d’eux s’approche furtivement, et parvient à décrocher un bout de ver gigotant. Alors que je tente de toute ma vivacité de le capturer dans mon filet, il s’échappe aussi vite qu’il est arrivé. Le temps passe, mes orteils commencent à geler. Ma détermination s’érode peu à peu et le désespoir me gagne. Je me fiche bien de ce que je vais manger ce soir, mais c’est mon image et celle de l’humanité moderne, qui plus est des hommes modernes, qui va être dévorée par cet échec cuisant. Au moment où je pense vraiment être au plus bas de ma maîtrise de la situation, le pire se produit tout à coup. Un poisson de taille conséquente me rejoint par derrière et, sans crier gare, me mord la fesse droite. Ou plus précisément la partie grasse et frétillante qui dépasse innocemment de mon slip de bain, un peu trop serré au sortir de cette longue saison hivernale. Je crie de douleur et de surprise, bien que les petites dents ne m’aient que brièvement touchées. Ce poisson a-t-il vraiment considéré ma fesse comme potentiellement appétissante?

C’en est trop. Dépité par cet évènement, je m’assieds sur la rive et réfléchis à la condition nouvelle de mon estime de moi. Très, très basse. C’est alors que me vient une idée de génie. Je me débarrasse des vers, range mon matériel et retourne au camp. Je vais trouver Jean-Pierre, qui est entrain de couper des bûches de bois avec une hachette pour le feu de ce soir. Je me plante devant lui et le regarde dans les yeux. Je déclare :

« Tu sais, ce qui distingue l’être humain moderne de l’être humain primitif, ce n’est pas sa capacité à capturer du poisson. C’est sa capacité à choisir de le laisser vivre. En observant ces êtres, je me suis rendu compte de l’ingéniosité dont ils font preuve pour rester en vie. J’ai pris conscience, moi, du fait que nous sommes capables de nous nourrir sans tuer. A partir de maintenant, je suis donc végétarien. C’est cela, réconcilier sa nature primitive et son évolution d’humain moderne. »

Tout, sauf m’avouer vaincu. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                                     
L’objet de la troisième histoire était le fossé narratif (le décalage entre attentes du personnage et résultats).

Cécile Carrara

Histoire courte n°2 : la lettre rouge

 » Ce soir-là, Victor essayait de trouver le calme en appréciant la chaleur du bain qui l’environnait. Il avait eu une journée difficile, entre les clients qui lui menaient la vie dure et cette satanée Louise, au travail, qui refusait toujours ses avances. Il faudrait bien qu’elle cède un jour ou l’autre… Il avait pourtant été galant, trop même. L’enjeu ne valait pas un tel investissement. La jeune femme se faisait désirer et Victor en avait plus qu’assez. Il n’aimait pas la résistance. Il ouvrait le robinet pour rajouter de l’eau chaude à son bain qui tiédissait déjà, quand soudain, un bruit effroyable le fit violemment sursauter. Malgré lui, il poussa un cri strident. Il eut tellement peur, qu’il crut que son cœur allait s’arrêter ! Il avait sentit le mur trembler et vu l’eau de son bain asperger le sol. Il avait automatiquement pensé à un tremblement de terre.

Ça semblait venir du salon. Victor attendit quelques instants, trop secoué. Alors, il s’enroula dans une serviette de bain puis se dirigea avec inquiétude dans son salon, le cœur battant, pour voir ce qui se passait. Interloqué, il découvrit ce qui semblaient être les vestiges d’une… bombe artisanale. Un trou béant découpait sa fenêtre et sa moquette hors de prix était méconnaissable, elle semblait complètement labourée sur un diamètre d’au moins un ou deux mètres. Un trou, peu profond, gisait à sa place. Le meuble lustré qui bordait la fenêtre était également en partie fichu, des éclats de bois parsemaient désormais le sol. Le chat de Victor, fort heureusement, était indemne. Habituellement, il se lovait pourtant juste devant la fenêtre, mais ce soir-là, il était parti s’installer un peu plus loin, sur un fauteuil où il aimait parfois se blottir. Avait-il perçu que quelque chose allait arriver ?

Un terroriste ! Quelqu’un tentait certainement de l’assassiner ! Avec tout ce qu’on entendait dans les médias depuis quelques temps… pensa Victor. Il s’assit le temps de reprendre ses esprits et se ressaisit peu à peu. Il reconnut qu’il n’était pas toujours tendre et qu’il avait su se faire des ennemis. Peut-être était-ce un de ses collègues jaloux de son ascension professionnelle et de sa capacité à tout « dévorer sur son passage » ? Il réfléchissait, alarmé et inquiet. Une rancœur d’ex copine ? Il ne restait jamais bien longtemps avec les femmes et les délaissait dès qu’il avait pu obtenir d’elles ce qu’il souhaitait. Mais était-ce une raison pour agir de telle sorte ? Qui pouvait bien lui en vouloir à ce point ? En tout cas cela ne semblait pas anodin. Cela pouvait difficilement être l’œuvre de voyous qui aurait lancé une bombe au hasard.

Victor hésitait à appeler la police. Après tout, il s’agissait d’un véritable crime, il aurait pu être directement touché par cette explosion et y perdre un membre, voir pire. Il se sentait terriblement menacé, violé dans sa sécurité et son bien-être. Quelqu’un venait de violemment pénétrer son lieu de vie. Un criminel avait envoyé une bombe chez lui, déchirant son espace intérieur ! Il ne parvenait pas à s’en remettre. Il n’avait d’ailleurs plus faim et pas la force de se préparer à manger. Il entreprit donc de commencer à nettoyer les dégâts. Victor décida de ne pas appeler la police, il préférait avoir le moins de contact possible avec elle.

On frappa à la porte. C’était le voisin, ce petit homme un peu bourru qui disait rarement bonjour. Il le dévisageait d’un air inquiet.
« Ca va ? lui demanda-t-il. Vous n’avez rien ! remarqua-t-il, l’air visiblement rassuré. Que s’est-il passé ?! »
Victor se dit qu’il pouvait difficilement incriminer cet homme, avec qui il avait si peu d’échanges et qui paraissait être sincèrement choqué par l’explosion qui venait d’avoir lieu.
« Tout va bien. Une grosse frayeur, beaucoup de bruit, mais rien de grave. Désolé du dérangement. Merci d’être passé pour voir si tout allait bien. »

Pourquoi n’avouait-il pas ce qui venait de se passer ? Dans son fort intérieur, Victor sentait monter un sentiment diffus de culpabilité. Inexplicablement, il se sentait comme responsable de ce qui venait d’arriver. Pourtant, c’est au terroriste qu’il aurait dû en vouloir ! Au criminel qui le menaçait ! Il avait comme l’impression que quelqu’un voulait lui faire peur et d’une certaine manière, peut-être, le punir.

Pas plus rassuré, il s’avança à nouveau vers le canapé. Il se baissait pour ramasser un débris de meuble en bois quand tout à coup, il aperçu contre un coin du mur une boîte en plastique qui semblait avoir été lancée à travers le trou de la fenêtre. A l’intérieur de celle-ci se trouvait visiblement enroulé un papier rouge. Rouge vif. Comme un avertissement. Il saisit la boîte, empli d’un sentiment d’angoisse, et déroula la lettre rouge qui s’y logeait. Victor lu alors :

« Bonjour Victor,
Je n’ai pas eu la force de t’affronter jusque-là. Aujourd’hui, je suis plus grande, je suis plus forte. Et je suis capable d’agir. Depuis tout ce temps, je porte toujours en moi l’ombre de ce que tu m’as fait. Il fallait que cette ombre sorte de mon corps et te revienne à toi, puisque tu en es le responsable. C’est toi le criminel. Je l’ai compris à présent, j’ai compris que je n’étais pas coupable. Mais toi, tu n’as jamais été puni pour ton acte. Je voulais que tu saches que la violence, la peur et l’insécurité que tu as pu vivre ce soir, représentent un millième de ce que j’ai subi. Je voulais que tu le vives dans ton propre corps. Alors, mon corps redevient vraiment le mien, et je peux aller de l’avant.
Signé : celle qui a subi ton assaut. » « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite. 
L’objet de la seconde histoire était le mystère et une atmosphère liée au crime.

Cécile Carrara

Histoire courte N°1 : l’oeuf

 » Mira et Louis étaient deux enfants qui vivaient avec leurs deux parents dans un quartier calme et bien rangé d’une petite ville très ranquille. La vie allait sans heurt majeur et les jours se suivaient tous dans la même lente et morne similitude. Mira était la plus âgée. Elle se réveillait chaque matin et regardait à travers la fenêtre de leur chambre d’enfants aux murs bien blancs, le jardin de modeste taille qui s’éveillait, toujours de la même manière. Les rayons du soleil faisaient d’abord luire le coin droit du jardin, puis grignotaient le muret qui entouraient le potager et enfin, allait caresser la haie qui séparait leur maison de celle de la voisine. Son frère Louis, qui n’était pas du matin, se levait généralement en automate et enfilait ses vêtements, toujours dans le même ordre. Les journées s’enchaînaient et leurs parents, professeurs et la plupart des adultes qui les entouraient, semblaient être contents d’eux tant que tout se passait comme prévu. Tant qu’ils faisaient bien ce qui était attendu.

Mira rêvait secrètement d’une existence où la surprise et l’étonnement seraient le pain quotidien. Elle rêvait de fantastique, d’incompréhensible, d’inattendu et surtout d’incohérence dans ce quotidien un peu trop lisse devant ses yeux d’enfants. Elle imaginait en s’endormant que quand elle se réveillerait, le monde aurait soudainement changé à son réveil. L’arbre du jardin se serait paré de mille couleurs, les oiseaux se seraient dotés de parole, la fenêtre de sa chambre lui présenterait un escalier pour l’emmener vers le ciel qui s’éveille. C’était une petite fille vive, qui aimait particulièrement raconter des histoires à Louis. Après l’école, tous les deux jouaient souvent longuement dans le jardin. Louis était un petit garçon calme et plus terre à terre que Mira. Il appréciait surtout de parfaire ses histoires en y ajoutant pleins de détails, y ajoutant ainsi de la substance.

Ce matin-là, Mira s’était réveillée avec difficulté. Plongée dans un rêve palpitant, le réveil « chants d’oiseaux » qui la sortait de ses songes chaque matin, avait eu du mal à accomplir sa tâche, tant son sommeil d’enfant était profond. Elle savait qu’une évaluation de mathématiques à l’école l’attendait ce matin-là, et n’avait aucune envie de sortir de son lit. Elle mit ses chaussons et descendit sans enthousiasme jusqu’à la cuisine. Sa mère, qui travaillait parfois de nuit, n’était pas encore rentrée à la maison et son père était entrain de prendre sa douche. Louis entra à son tour dans la cuisine. Il sortait visiblement péniblement de son lit, les yeux encore bouffis et le visage grognon. Mira ouvrit le placard de la cuisine et en sortit des flocons d’avoine. Elle se retournait vers Louis pour lui demander s’il voulait du miel ou de la confiture, quand son regard s’arrêta sur le petit passage qu’utilisait leur chatte Mimi pour entrer et sortir de la maison.

C’est alors qu’elle le vit. Sous la trappe normalement vide, se trouvait un petit œuf vert. Vert luisant.
« Louis ! s’écria Mira. Qu’est ce que c’est que ça ? – De quoi tu parles ? Lui demanda le petit garçon, loin d’être tout à fait réveillé.
– Regarde ! »
La fillette s’approcha, pointant du doigt l’objet incongru qui trônait au bord de la cuisine. C’était un œuf comme ils n’en n’avaient jamais vu. Vert intense, brillant dans la semi obscurité du matin de janvier. De fines rainures tapissaient la paroi duveteuse de la coquille. Louis, interloqué par cette découverte, qui venait chambouler son esprit d’enfant déja habitué à la rationalité routinière, s’approcha. Il osa prendre l’œuf dans ses doigts et s’étonna : « C’est très chaud ! ». Outre la chaleur, il sentait sous des doigts comme une douce vibration, une caresse qui le fascina. Il eut l’impression que cette onde qui remuait légèrement l’objet, était un message à décoder. La preuve d’une vie qui vibrait dans les tréfonds de la coquille et l’invitait à l’écouter. A tisser entre eux un lien unique et particulier. Troublé, il reposa un peu brusquement l’œuf vert au sol et menaça de l’abîmer.

« Mais fais attention ! » s’énerva Mira.
Elle ne comprenait pas non plus ce que venait faire cet étrange œuf d’un vert si intense dans leur cuisine ce matin-là, mais elle n’avait surtout pas envie que ses parents puissent le récupérer. Il ne finirait pas en omelette. Il était bien trop singulier pour ça, ce serait donc leur secret, à elle et à Louis. Mira attrapa l’œuf et sentit également une douce, chaude et intense vibration lui parcourir le bras. Elle décida de cacher l’œuf dans un coin de la remise, entre deux étagères, là ou ses parents gardaient des bocaux de conserves.
« Louis, dit-elle, on le cache ici et on regardera qu’est-ce qu’il devient ! Ne dit rien à papa et maman d’accord ? – Non, bien-sûr ! C’est notre secret ! » répondit-il avec un sourire complice et une lueur scintillante dans les yeux.

L’excitation les gagna tous les deux et ils passèrent le reste de la journée avec un baume au cœur nouveau. Avec le sentiment que la vie pouvait leur réserver des surprises étonnantes. Le soir, ils constatèrent, rassurés, que l’œuf était toujours là. Ils lui trouvèrent alors une meilleure cachette, dans la chambre de Mira. Ils le placèrent bien en sécurité dans un coin du placard à jouets. Chaque jour, ils vérifiaient que l’œuf vert était toujours chaud et luisant. Ils leur semblaient que sa taille grossissait à mesure que les jours passaient. Ils le cajolaient, le couvaient de leurs doigts enfantins et de leurs attentions.

Une nuit, Mira cru entendre un son qui semblait parvenir de leur meuble à jouets. « Crr crr. Crr Crrrr… ». Elle alluma la lumière de sa lampe de chevet et réveilla son frère.
« Louis ! J’ai entendu quelque chose… Je crois que ça vient de l’œuf vert. »
Louis sortit aussitôt des profondeurs du sommeil et brusquement éveillé, s’empressa d’aller vérifier ce qu’il se passait. Il toucha l’œuf du bout de son index. C’est alors que lui parvint le son étouffé. « Crr crr… ». Si bref et succinct, qu’il crut avoir rêvé. Sur le gras de son doigt, une légère trainée verte demeura, lorsqu’il le retira.
« Oh… Que crois-tu qu’il y a vraiment à l’intérieur ? demanda-t-il à sa sœur. – Je ne sais pas… je ne pensais pas qu’il y avait réellement quelque chose de vivant dedans. » répondit-elle.
Cette fois, ils commençaient à avoir un peu peur.
« Tu crois qu’on devrait en parler à maman et papa ?  s’interrogea Mira.
– Je n’ai pas envie qu’ils nous le prennent mais on ne sait pas ce que c’est. J’ai peur. » dit Louis.
Alors, ils décidèrent de montrer finalement l’œuf vert à leurs parents le lendemain matin.

Mais le lendemain, l’œuf n’était plus là. En revenant de l’école, à 17h, Mira et Louis s’étaient dépêchés, pris de curiosité de savoir s’ils pourraient de nouveau entendre ce son qu’ils avaient écouté la nuit passée. Ils avaient l’habitude de rentrer seuls à pieds, puisque l’école était à cinq minutes de la maison et que leurs parents étaient encore au travail. Ils cherchèrent donc leur œuf et : rien. Ou plutôt si, une minuscule plume de duvet verdâtre aux rainures argentées parsemait délicatement le fond du placard. Un peu comme un cadeau d’adieu, un peu comme l’annonce d’un départ. Les enfants étaient à la fois brièvement soulagés, suite à leur peur de la nuit, mais surtout terriblement déçus d’avoir perdu l’objet de leur fantasme et leur échappatoire vers l’imaginaire, vers la liberté d’un univers qui leur échappait. Ils auraient tellement voulu savoir ce qui se cachait à l’intérieur, faire la rencontre du petit être qu’ils avaient senti vibrer sous leurs doigts. Il faudrait bientôt retourner à leurs devoirs du lendemain, et ne plus y penser.

Cela dit, Mira ne l’entendait pas de cette oreille. Elle tira Louis par la manche de son pull. « On peut le retrouver ! » s’écria-t-elle.
Ils commencèrent alors à fouiller alors la maison, se dépêchant en sachant que leurs parents n’allaient pas tarder à rentrer. Celle-ci était grande pour leurs petites mains d’enfants et ils désespéraient de ne rien trouver. Louis, le plus petit, commençait à montrer des signes de fatigue et de lassitude, et Mira se disait que l’œuf était sûrement perdu à jamais. Tous ses espoirs s’envolaient.

C’est alors qu’ils découvrir dans la cuisine leur jeune chatte noire et blanche, Mimi, jouer avec ce qui semblait être une fine plume verte.
« Mimi ! s’exclama Mira. Où est-ce que tu as trouvé ça ?! »
Effrayée par le ton de la voix enfantine, l’animal s’écarta, délaissant l’objet de son jeu. Les enfants constatèrent alors qu’il s’agissait d’une autre plume que celle qu’ils avaient trouvée en haut. Où la chatte avait-elle déniché cette seconde plume ? Avait-elle mangé leur œuf vert ? Avait-elle tué l’animal qui pouvait y grandir ? Avait-elle joué avec et l’avait-elle laissé à un endroit où ils ne le retrouveraient pas ? Que s’était-il passé ? 

Les enfants décidèrent de sortir le chercher dans le jardin, bien qu’il fasse déjà nuit et froid en ce début de soirée hivernale. Par chance, le vent déposa soudain une nouvelle plume duveteuse sur le pied gauche de Louis.
« Oh regarde Mira ! » s’écria-t-il avec surprise.
Il suivit alors la direction du vent pour découvrir d’où la petite plume avait pu lui parvenir. L’enfant guida donc sa soeur jusqu’au muret qui encadrait les salades et les radis qui poussaient dans le coin le plus externe du jardin. Le muret était presque aussi haut que le petit garçon de 9 ans. Ils en firent tous deux le tour et en explorèrent les recoins. Ce qu’ils découvrir alors les fascina. Entre deux grosses pierres, dissimulé par les feuilles du Murier-platane qui descendaient jusqu’à la lisière du muret, trônait le vestige d’une coquille d’un vert des plus intense qu’ils aient pu observer, aux reflets argentés et semblait-il, encore palpitants. Ce qui restait de l’oeuf paraissait bien plus gros que dans leur souvenir. La coquille était encore chaude et luisante de vie. Quelques fines plumes étaient collées sur sa paroi intérieure.

Revigorés par leur découverte, ils se mirent à chercher avec énergie, afin de découvrir l’animal qui avait bien pu naître d’un tel œuf, si unique et si étonnant. Ils cherchèrent, cherchèrent, dans les moindres recoins du jardin. Ils ne trouvèrent rien. Avait-il été mangé par la chatte ? Dépités, ils retournèrent à leurs occupations quotidiennes, résignés à retrouver la monotonie de leur vie d’enfant bien rangée.

C’est alors que cette nuit-là, dans leurs rêves, ils crurent tout à coup entendre un lent « Crr crr… Crr Crrr…», guttural et profond. Comme venu d’ailleurs. A leur réveil, les enfants découvrirent deux longues plumes vertes déposées sur le rebord de leur fenêtre, et comme glissées sous le volet. Grandes comme la paume d’une main, elles déployaient sous les rayons du matin leur vert plus intense et plus vibrant que jamais. Leurs rainures sombres semblaient prendre vie et s’animer. Il émanait de ces plumes majestueuses une douce chaleur qui paraissait ne jamais vouloir les quitter. Les enfants en prirent chacun une en main et sentirent le baume au cœur leur revenir. Ces précieuses plumes vertes leur insufflaient comme un instinct de vie, d’aventure, de nouveauté. Elles vibraient, semblait-il, d’un souffle plein de liberté. Quant à l’être qui les avaient déposées, ils eurent beau le chercher partout, ils ne le retrouvèrent jamais. « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.  L’objet de la première histoire était le suspens.

Cécile Carrara

Le temps

Pas le temps pour penser.
On se doit de rester occupé.e.s.
L’horloge tourne,
imprimant la cadence,
la roue ne doit pas ralentir
car on sait bien au fond,
qu’elle pourrait s’arrêter.

Pas le temps pour penser.
Continuer en virevoltant
à manoeuvrer
d’écrans à écrans
et d’années en années.
Les images défilant
emplissant notre esprit
et étouffant ainsi,
le sursaut potentiel,
le cri qui nous délie.

Pas le temps pour rêver
ou bien des rêves à consommer.
Occupez moi ce temps
que l’on ne saurait voir,
celui des fainéants,
le temps libre et trop vide
qui saurait se remplir
de rêves et d’espoirs.
En nous plaçant devant l’écran,
la chaise creuse qui attend,
en faisant monter les aiguilles
de l’efficacité productive,
le tout, avec rigueur et dévouement.

Pas le temps pour exister.
Education, santé, humanité
et environnement,
tout doit avoir un coût
et être soupesé.

Pas le temps pour penser
au temps accaparé
par de vains bénéfices,
fantasques et fantômes
qui nous glissent des mains.

Automne

Je peux lire ton nom dans les feuilles d’automne,
qui me contemplent de leur éclat châtoyant,
pas encore fâné, plus tout à fait vivant,
feuilles oranges jaunies par les jours qui s’en vont.

Elles sont comme autant de regards posés,
et semblent fredonner un air larmoyant,
qui me chante que là où se pose le vent,
ton esprit est passé et a tout transformé.