Histoire courte n°5 : le rendez-vous

« Aujourd’hui, Marine va revoir son père qu’elle n’a pas vu depuis des années. Le divorce avait été compliqué et ses parents étaient loin d’être restés en bon termes. Son père était parti vivre à l’étranger et Marine et lui n’avaient correspondu que par messages, occasionnels, et appels téléphoniques, rares. Coincée sur la chaise de son bureau étriqué, entre la photocopieuse et le couloir, elle tente de se reconcentrer sur le dossier qui l’accapare depuis le début de la journée. Bientôt l’heure du déjeuner. « Les bip bip » de la machine qui vomit son papier à longueur de journée lui semblent encore plus incessants que d’habitude. Autour d’elle, l’agitation règne. Discussions professionnelles téléphoniques et en direct s’entremêlent dans cet espace novateur qu’est l’open space. A cette période de l’année, l’administration est sous tension et il n’y a pas beaucoup la place pour les conversations décontractées entre collègues.

Enfin midi et demie. Marine sort de l’immeuble, retrouve avec plaisir le soleil de la fin du mois de juin et monte dans le bus en direction du grand jardin des plantes, qui se situe à quelques kilomètres de son travail. Elle est pleine d’excitation à l’idée de revoir enfin son père, pour qui elle a gardé une grande affectation, malgré les moments difficiles de ces dernières années. Elle le voit qui l’attend à l’entrée du parc. En descendant du bus, elle a le cœur qui bat. D’abord hésitants, ils se serrent fort dans les bras. Puis ils se mettent à marcher en direction du centre du parc. Ils passent devant une petite piscine de pleine air aménagée pour les enfants. Marine ne sait pas si c’est leurs rires ou le fait de marcher aux côtés de son père, mais elle se sent soudain replongée dans ce bain là, elle aussi. Elle est portée par leurs cris enthousiastes, leur amusement et se sent tout à coup petite fille. Une petite fille heureuse, comme elle l’a été dans des moments où ils allaient se baigner en famille. Le téléphone de son père sonne soudain, et la sort de son état de rêverie. Le son grince à son oreille et lui semble légèrement agaçant. Pourtant, il évoque quand même un certain plaisir chez elle. Elle ne l’avait pas entendu depuis 4 ans. Son père ne décroche pas. Il la regarde dans les yeux et lui dit :
« On a du temps à rattraper, et trop peu de temps aujourd’hui, alors ils ne vont pas m’emmerder ! »
Et Marine sourit, elle sent comme un poids se soulever de sa poitrine. Les choses peuvent rentrer dans l’ordre. L’espoir de renouer une relation avec son père pourrait se concrétiser. Faisant comme écho à ses pensées, les oiseaux du jardin gazouillent avec entrain.

Marine et son père sont parvenus à la fontaine centrale. Il se dégage de ce lieu une agréable sérénité. Ils s’assoient sur un banc et s’arrêtent de discuter quelques instants. Son père lui dit alors, d’un air plus hésitant qu’elle lui connait habituellement :
« J’aimais bien venir m’asseoir ici et ne plus penser à rien. »
Les clapotis de l’eau s’écoulent face à eux. Il est un moment hors du temps, où la jeune femme se sent presque en confiance, envers la vie. Au bout d’un moment, ils reprennent leur marche, il est temps d’aller manger. Ils passent près d’un grand food-truck, aux affiches alléchantes, mais bruyant, les gens pressés dans la queue pour obtenir leur déjeuner. Marine regarde son père d’un air interrogateur, mais celui-ci a prévu de l’emmener manger dans une auberge sympathique qu’il fréquentait.
« C’est de l’autre côté du parc, il faut marcher encore 5 bonnes minutes pour y parvenir. »
Il règne dans le jardin une ambiance de venue de l’été, d’arrivée des vacances. Un air bon enfant. Un bruit sec et claquant fait soudain sursauter Marine. Elle se retourne, un enfant s’amuse avec des pétards miniatures. Il observe sa réaction et se met à rire. Son père la regarde également d’un air moqueur :
« Tu sursautes toujours aussi facilement, hein ? ».
Marine fait une mine bougonne, elle fait semblant d’être vexée, puis sourit.

La petite cour intérieure de l’auberge est ouverte sur le ciel bleu et un pianiste joue un air de jazz. Un point d’eau aménagé dans le style zen, fait entendre un son d’eau délicat. La jeune femme et son père s’installent à une table non loin et commandent à manger. Le repas est délicieux, le cadre agréable. La musique du piano envahit doucement leurs oreilles et leur esprit. Marine est heureuse même si elle sait qu’elle va bientôt devoir retourner au travail. Mais au cours du repas, elle s’aperçoit que l’expression de son père change et qu’il devient rapidement sérieux, grave. Marine lui demande ce qu’il a. Il semble chercher les mots. Il lui annonce alors quelque chose qu’elle n’avait pas anticipé. Ses yeux ne jouent plus, ne rient plus.
« Marine, lui dit-il. Je veux te parler de quelque chose. Voilà, il y a quelques semaines, on m’a découvert un cancer de la prostate. » »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la cinquième histoire était  « l’ouïe », les sons racontent une histoire.

Cécile Carrara

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