Histoire courte n°4 : la sculpture

« 1921, sud de la France. La jeune Margarette se tord de douleur dans son lit. Agée d’à peine 21 ans, le médecin du village ne lui donne plus que quelques heures à vivre. Depuis plusieurs jours, elle est en proie à une mystérieuse fièvre que personne ne parvient à faire retomber. Le beau Paul se tient ce soir-là à ses côtés. Son promis. Désespéré par son état. Il lui a même sculpté son portrait dans le plâtre pour lui témoigner de son amour. La mère passe une grande partie son temps auprès de Margarette, rongée par le chagrin, et le père la relaie parfois. La sœur jumelle, Léontine, aborde quant à elle un air étonnamment calme au vu de la situation. Un air confiant. Léontine ne l’a jamais dit à personne, mais elle a toujours eu au fond d’elle le sentiment de vivre dans l’ombre de sa sœur. Ce soir-là encore, elle est là et observe toute l’attention qui se porte sur Margarette. Mais cette fois, elle sait que ça ne va pas durer. Elle tente de ne pas laisser son regard s’attarder sur Paul. Ne pas trahir son émoi.

Léontine a toujours eu conscience de sa différence inavouable. Ses étranges capacités. Pour rien au monde elle n’aurait eu envie d’être vue comme une sorcière et s’était bien gardée de le révéler aux autres. Son truc, c’est ce que l’on pourrait appeler, le chasser d’âmes. Depuis qu’elle était petite, elle s’était rendue compte qu’elle pouvait faire s’échapper l’âme des corps. Elle expérimentait parfois de manière désinvolte sur des insectes, des rongeurs et même sur des chats. Jamais encore sur des humains. Cela commençait toujours par une brusque fièvre. Leur âme finissait par être chassée de leur enveloppe charnelle, pour prendre une forme nouvelle dans le premier support qu’elle rencontrait. Un objet d’apparence tout à fait banale, le plus souvent.

Deux jours plus tard, Margarette s’éteint. Sur le coup, Paul est dévasté. Quelques mois passent, et puis bientôt, le jeune homme est rappelé presque malgré lui à la vie. La fougue de son âge et sa nature pleine d’entrain l’appellent. La bienséance voulant qu’il soit présent auprès de la famille de son ex-fiancée pendant le deuil de celle-ci, il vient souvent à la demeure et fait de longues marches dans le grand jardin familial aux côtés de Léontine. Les deux jeunes gens se rapprochent et un jour, Paul finit par demander sa main. Après tout, il a été si amoureux de sa sœur jumelle, leur ressemblance étant frappante, il n’est pas étonnant qu’il puisse être séduit par Léontine. Pourtant les caractères des deux sœurs sont fort différents. Paul épouse donc Léontine, pour le plus grand contentement de cette dernière.

1931, même demeure. Henri, le nouveau majordome récemment arrivé s’adresse à Léontine, un plateau dans les mains :
« Excusez-moi de vous importuner Madame, cette sculpture de votre chère sœur est fort belle, mais elle prend tant la poussière, ne voulez donc-vous pas que je la dépoussiérasse légèrement ? J’y mettrai le plus grand soin.
– Combien de fois faudra-t-il que je répète dans cette maison que moi seule peut prendre soin de cet objet ? rétorque Léontine, très agacée. Je ne tolèrerais pas que vous posiez les mains sur le buste de Margarette, monsieur Henri.
– Mais oui, pardon. Veuillez-m ’excuser madame. » répond le majordome, habitué aux étrangetés des familles bourgeoises et nobles pour lesquelles il a travaillé. 

Henri sert donc calmement un jus de fruit à la demoiselle Capucine, alors âgée de 9 ans, assise dans un fauteuil du salon, joue avec enthousiasme avec les jeunes chiens de la demeure. Ceux-là mêmes que leur père emmènera bientôt à la chasse, et qui ne manquent pas une occasion pour sauter sur tout ce qui bouge et mordiller tout ce qu’ils peuvent. Or c’est toujours aux domestiques de passer derrière les dégâts qu’ils causent, Henri le sait bien. Il n’a donc que très peu de patience pour ces bêtes. Léontine déteste également les savoir à l’intérieur de la maison. Elle a toujours un œil sur eux. Mais elle ne veut pas mécontenter Paul, qui est toujours le joyau de sa vie et qui les adore. Elle sait très bien qu’il tient à la vie que les chiens apportent à l’intérieur de ces murs sans quoi un peu mornes. Léontine part en cuisine se préparer un thé et veiller à la bonne exécution de la préparation du repas du soir. Capucine pendant ce temps, riant aux éclats, s’amuse à lancer un jouet aux chiens de toutes la force de ses petits bras. Ils se précipitent en cœur, fonçant droit sur le petit meuble où est déposée la sculpture de Margarette. Dans la cuisine, sa mère entend soudain le choc. Léontine accourt dans le salon, écarlate. Elle constate que le buste est toujours là, intacte, vissé sur le petit meuble qui, quoique ébranlé, est toujours ancré au sol. Elle s’écrie à l’adresse de sa fille :
« Capucine, un peu de tenue voyons ! Ne vois-tu pas que tu vas saccager la maison ? Je t’interdis de jouer avec ces chiens dans le salon. »
Et se dit qu’elle va devoir s’occuper des 3 chiens à sa manière… Le risque est trop grand. Paul sera triste, mais il n’en saura rien.

Pendant ce temps, Marie, la bonne, vient d’effectuer le nettoyage mensuel des escaliers. Ils brillent, encore tout humides. Léontine décide de demander au majordome de bien vouloir décrocher le buste en plâtre, pour lui trouver une place plus sûre à l’étage. Puis elle le prend des mains et se dirige en hâte vers l’escalier. Elle entend tout à coup une voix s’écrier :
« Attention, c’est tout propre ! »
Distraite, Léontine avait complètement oublié ce détail. Elle sent alors son pied gauche déraper et essaie tant bien que mal de s’accrocher à la rampe. Et là, le buste lui échappe. Il tombe de l’autre côté de la rampe d’escalier, sur le carrelage dur et froid. Il éclate en morceaux. Léontine tombe aussi, soudain froide comme la pierre qui recouvre le sol. Elle reste plusieurs jours dans une sorte de coma profond.

Un beau matin, la femme rouvre les yeux. Marie le remarque vite et court appeler Paul. Quand Paul parvient devant le lit, alerté du réveil de sa femme, il est alors pris d’un trouble indescriptible. Son regard semble changé. Quelque chose est différent et familier. Dans les yeux de Léontine, ce n’est pas elle qu’il voit désormais.

C’est Margarette. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la quatrième histoire était « l’ironie dramatique » : jouer avec l’information.

Cécile Carrara

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