Histoire courte n°3 : la pêche

« C’est sûr. Ce soir, je ne reviendrai pas bredouille. Tout, sauf flatter l’égo de Jean-Pierre. Je l’aime beaucoup, mais il a une fâcheuse tendance à penser qu’il est le meilleur en tout. Or, sur ce coup-là, je sais que je peux remporter la partie. Contrairement à ce que Jean-Pierre croit, je suis convaincu que l’être humain moderne a de grandes ressources inexploitées. Même un humain comme moi, la quarantaine bien tassée, légèrement bedonnant, habitué au travail assis et aux soirées canapé-Netflix. En y repensant, mon dernier exploit en terme de maîtrise de la nature remonte à cinq ou six années en arrière, lorsque j’avais emmené ma fille pêcher des truites dans un bassin aménagé pour les enfants. Jean-Pierre, lui, ne colle pas avec l’image de « l’homme moderne ». Il fait partie de cette catégorie d’hommes qu’on regarde et qui imposent un respect presque animal, instinctif. On a envie de se soumettre à sa carrure développée et à son sang-froid. Il a beaucoup voyagé, notamment en milieu hostile, et toujours « à la dure ». Ramener deux poissons, ce serait donc prendre une certaine revanche, montrer une autre image de moi mais aussi du genre d’hommes que je représente pour lui.

Dans cette perspective, j’avais passé plusieurs heures, en amont de notre escapade, à préparer mon assaut. J’avais étudié les lieux stratégiques où le courant de la rivière diminue et où les poissons sont nombreux. J’avais calculé quel pouvait être le meilleur angle d’attaque. J’avais acheté le matériel nécessaire à l’exécution de mon plan. Je ne compte pas laisser passer cette opportunité de prouver ma virilité intrinsèque, symbolisée par le graal que représenteront ces deux petits êtres gluants. N’étant ni très agile, ni très patient, j’avais décidé de ne pas utiliser de canne à pêche. En effet, je ne veux pas prendre le risque d’attendre toute l’après-midi, pour finalement ne rien pêcher. La bataille est trop décisive. Je porte sur mes épaules la responsabilité de défendre l’honneur de l’homme moderne et je dois la remporter. J’en étais donc parvenu à la conclusion formelle qu’il me fallait un plan efficace, direct, qui ne laisse nullement place à l’échec. J’avais décidé de me constituer une ceinture de vers de terre. Je la passerais autour de la taille et je me tiendrais debout au point de la rivière, peu profonde, que j’avais calculé comme étant le plus stratégique. Armé d’une solide épuisette, je n’aurais plus qu’à rester immobile quelques temps, jusqu’à ce que les poissons viennent à moi, attirés par les vers. Je n’aurais alors plus qu’à les capturer avec l’épuisette. Ingénieux et rapide. Je pourrais ainsi rentrer au camp triomphant. Jean-Pierre serait ébahi.

J’accroche donc les vers à la ceinture de fortune que je me suis constitué, une cordelette à laquelle pendent de petits crochets. Les vers glissent entre mes doigts. Les voir remuer alors que je les empale laborieusement me coûte malgré moi. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la douleur qu’ils doivent ressentir, eux qui sont après tout certainement dotés d’un certain niveau de sensibilité, comme les autres animaux. Je réussis ensuite à me placer dans la rivière et attends, mon épuisette à la main. L’eau est glacée ! L’opération me parait tout à coup beaucoup moins sympathique à réaliser. Je vois un premier poisson arriver au loin, me narguer et s’en aller. Et puis soudain, l’un d’eux s’approche furtivement, et parvient à décrocher un bout de ver gigotant. Alors que je tente de toute ma vivacité de le capturer dans mon filet, il s’échappe aussi vite qu’il est arrivé. Le temps passe, mes orteils commencent à geler. Ma détermination s’érode peu à peu et le désespoir me gagne. Je me fiche bien de ce que je vais manger ce soir, mais c’est mon image et celle de l’humanité moderne, qui plus est des hommes modernes, qui va être dévorée par cet échec cuisant. Au moment où je pense vraiment être au plus bas de ma maîtrise de la situation, le pire se produit tout à coup. Un poisson de taille conséquente me rejoint par derrière et, sans crier gare, me mord la fesse droite. Ou plus précisément la partie grasse et frétillante qui dépasse innocemment de mon slip de bain, un peu trop serré au sortir de cette longue saison hivernale. Je crie de douleur et de surprise, bien que les petites dents ne m’aient que brièvement touchées. Ce poisson a-t-il vraiment considéré ma fesse comme potentiellement appétissante?

C’en est trop. Dépité par cet évènement, je m’assieds sur la rive et réfléchis à la condition nouvelle de mon estime de moi. Très, très basse. C’est alors que me vient une idée de génie. Je me débarrasse des vers, range mon matériel et retourne au camp. Je vais trouver Jean-Pierre, qui est entrain de couper des bûches de bois avec une hachette pour le feu de ce soir. Je me plante devant lui et le regarde dans les yeux. Je déclare :

« Tu sais, ce qui distingue l’être humain moderne de l’être humain primitif, ce n’est pas sa capacité à capturer du poisson. C’est sa capacité à choisir de le laisser vivre. En observant ces êtres, je me suis rendu compte de l’ingéniosité dont ils font preuve pour rester en vie. J’ai pris conscience, moi, du fait que nous sommes capables de nous nourrir sans tuer. A partir de maintenant, je suis donc végétarien. C’est cela, réconcilier sa nature primitive et son évolution d’humain moderne. »

Tout, sauf m’avouer vaincu. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                                     
L’objet de la troisième histoire était le fossé narratif (le décalage entre attentes du personnage et résultats).

Cécile Carrara

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