Histoire courte N°1 : l’oeuf

 » Mira et Louis étaient deux enfants qui vivaient avec leurs deux parents dans un quartier calme et bien rangé d’une petite ville très ranquille. La vie allait sans heurt majeur et les jours se suivaient tous dans la même lente et morne similitude. Mira était la plus âgée. Elle se réveillait chaque matin et regardait à travers la fenêtre de leur chambre d’enfants aux murs bien blancs, le jardin de modeste taille qui s’éveillait, toujours de la même manière. Les rayons du soleil faisaient d’abord luire le coin droit du jardin, puis grignotaient le muret qui entouraient le potager et enfin, allait caresser la haie qui séparait leur maison de celle de la voisine. Son frère Louis, qui n’était pas du matin, se levait généralement en automate et enfilait ses vêtements, toujours dans le même ordre. Les journées s’enchaînaient et leurs parents, professeurs et la plupart des adultes qui les entouraient, semblaient être contents d’eux tant que tout se passait comme prévu. Tant qu’ils faisaient bien ce qui était attendu.

Mira rêvait secrètement d’une existence où la surprise et l’étonnement seraient le pain quotidien. Elle rêvait de fantastique, d’incompréhensible, d’inattendu et surtout d’incohérence dans ce quotidien un peu trop lisse devant ses yeux d’enfants. Elle imaginait en s’endormant que quand elle se réveillerait, le monde aurait soudainement changé à son réveil. L’arbre du jardin se serait paré de mille couleurs, les oiseaux se seraient dotés de parole, la fenêtre de sa chambre lui présenterait un escalier pour l’emmener vers le ciel qui s’éveille. C’était une petite fille vive, qui aimait particulièrement raconter des histoires à Louis. Après l’école, tous les deux jouaient souvent longuement dans le jardin. Louis était un petit garçon calme et plus terre à terre que Mira. Il appréciait surtout de parfaire ses histoires en y ajoutant pleins de détails, y ajoutant ainsi de la substance.

Ce matin-là, Mira s’était réveillée avec difficulté. Plongée dans un rêve palpitant, le réveil « chants d’oiseaux » qui la sortait de ses songes chaque matin, avait eu du mal à accomplir sa tâche, tant son sommeil d’enfant était profond. Elle savait qu’une évaluation de mathématiques à l’école l’attendait ce matin-là, et n’avait aucune envie de sortir de son lit. Elle mit ses chaussons et descendit sans enthousiasme jusqu’à la cuisine. Sa mère, qui travaillait parfois de nuit, n’était pas encore rentrée à la maison et son père était entrain de prendre sa douche. Louis entra à son tour dans la cuisine. Il sortait visiblement péniblement de son lit, les yeux encore bouffis et le visage grognon. Mira ouvrit le placard de la cuisine et en sortit des flocons d’avoine. Elle se retournait vers Louis pour lui demander s’il voulait du miel ou de la confiture, quand son regard s’arrêta sur le petit passage qu’utilisait leur chatte Mimi pour entrer et sortir de la maison.

C’est alors qu’elle le vit. Sous la trappe normalement vide, se trouvait un petit œuf vert. Vert luisant.
« Louis ! s’écria Mira. Qu’est ce que c’est que ça ? – De quoi tu parles ? Lui demanda le petit garçon, loin d’être tout à fait réveillé.
– Regarde ! »
La fillette s’approcha, pointant du doigt l’objet incongru qui trônait au bord de la cuisine. C’était un œuf comme ils n’en n’avaient jamais vu. Vert intense, brillant dans la semi obscurité du matin de janvier. De fines rainures tapissaient la paroi duveteuse de la coquille. Louis, interloqué par cette découverte, qui venait chambouler son esprit d’enfant déja habitué à la rationalité routinière, s’approcha. Il osa prendre l’œuf dans ses doigts et s’étonna : « C’est très chaud ! ». Outre la chaleur, il sentait sous des doigts comme une douce vibration, une caresse qui le fascina. Il eut l’impression que cette onde qui remuait légèrement l’objet, était un message à décoder. La preuve d’une vie qui vibrait dans les tréfonds de la coquille et l’invitait à l’écouter. A tisser entre eux un lien unique et particulier. Troublé, il reposa un peu brusquement l’œuf vert au sol et menaça de l’abîmer.

« Mais fais attention ! » s’énerva Mira.
Elle ne comprenait pas non plus ce que venait faire cet étrange œuf d’un vert si intense dans leur cuisine ce matin-là, mais elle n’avait surtout pas envie que ses parents puissent le récupérer. Il ne finirait pas en omelette. Il était bien trop singulier pour ça, ce serait donc leur secret, à elle et à Louis. Mira attrapa l’œuf et sentit également une douce, chaude et intense vibration lui parcourir le bras. Elle décida de cacher l’œuf dans un coin de la remise, entre deux étagères, là ou ses parents gardaient des bocaux de conserves.
« Louis, dit-elle, on le cache ici et on regardera qu’est-ce qu’il devient ! Ne dit rien à papa et maman d’accord ? – Non, bien-sûr ! C’est notre secret ! » répondit-il avec un sourire complice et une lueur scintillante dans les yeux.

L’excitation les gagna tous les deux et ils passèrent le reste de la journée avec un baume au cœur nouveau. Avec le sentiment que la vie pouvait leur réserver des surprises étonnantes. Le soir, ils constatèrent, rassurés, que l’œuf était toujours là. Ils lui trouvèrent alors une meilleure cachette, dans la chambre de Mira. Ils le placèrent bien en sécurité dans un coin du placard à jouets. Chaque jour, ils vérifiaient que l’œuf vert était toujours chaud et luisant. Ils leur semblaient que sa taille grossissait à mesure que les jours passaient. Ils le cajolaient, le couvaient de leurs doigts enfantins et de leurs attentions.

Une nuit, Mira cru entendre un son qui semblait parvenir de leur meuble à jouets. « Crr crr. Crr Crrrr… ». Elle alluma la lumière de sa lampe de chevet et réveilla son frère.
« Louis ! J’ai entendu quelque chose… Je crois que ça vient de l’œuf vert. »
Louis sortit aussitôt des profondeurs du sommeil et brusquement éveillé, s’empressa d’aller vérifier ce qu’il se passait. Il toucha l’œuf du bout de son index. C’est alors que lui parvint le son étouffé. « Crr crr… ». Si bref et succinct, qu’il crut avoir rêvé. Sur le gras de son doigt, une légère trainée verte demeura, lorsqu’il le retira.
« Oh… Que crois-tu qu’il y a vraiment à l’intérieur ? demanda-t-il à sa sœur. – Je ne sais pas… je ne pensais pas qu’il y avait réellement quelque chose de vivant dedans. » répondit-elle.
Cette fois, ils commençaient à avoir un peu peur.
« Tu crois qu’on devrait en parler à maman et papa ?  s’interrogea Mira.
– Je n’ai pas envie qu’ils nous le prennent mais on ne sait pas ce que c’est. J’ai peur. » dit Louis.
Alors, ils décidèrent de montrer finalement l’œuf vert à leurs parents le lendemain matin.

Mais le lendemain, l’œuf n’était plus là. En revenant de l’école, à 17h, Mira et Louis s’étaient dépêchés, pris de curiosité de savoir s’ils pourraient de nouveau entendre ce son qu’ils avaient écouté la nuit passée. Ils avaient l’habitude de rentrer seuls à pieds, puisque l’école était à cinq minutes de la maison et que leurs parents étaient encore au travail. Ils cherchèrent donc leur œuf et : rien. Ou plutôt si, une minuscule plume de duvet verdâtre aux rainures argentées parsemait délicatement le fond du placard. Un peu comme un cadeau d’adieu, un peu comme l’annonce d’un départ. Les enfants étaient à la fois brièvement soulagés, suite à leur peur de la nuit, mais surtout terriblement déçus d’avoir perdu l’objet de leur fantasme et leur échappatoire vers l’imaginaire, vers la liberté d’un univers qui leur échappait. Ils auraient tellement voulu savoir ce qui se cachait à l’intérieur, faire la rencontre du petit être qu’ils avaient senti vibrer sous leurs doigts. Il faudrait bientôt retourner à leurs devoirs du lendemain, et ne plus y penser.

Cela dit, Mira ne l’entendait pas de cette oreille. Elle tira Louis par la manche de son pull. « On peut le retrouver ! » s’écria-t-elle.
Ils commencèrent alors à fouiller alors la maison, se dépêchant en sachant que leurs parents n’allaient pas tarder à rentrer. Celle-ci était grande pour leurs petites mains d’enfants et ils désespéraient de ne rien trouver. Louis, le plus petit, commençait à montrer des signes de fatigue et de lassitude, et Mira se disait que l’œuf était sûrement perdu à jamais. Tous ses espoirs s’envolaient.

C’est alors qu’ils découvrir dans la cuisine leur jeune chatte noire et blanche, Mimi, jouer avec ce qui semblait être une fine plume verte.
« Mimi ! s’exclama Mira. Où est-ce que tu as trouvé ça ?! »
Effrayée par le ton de la voix enfantine, l’animal s’écarta, délaissant l’objet de son jeu. Les enfants constatèrent alors qu’il s’agissait d’une autre plume que celle qu’ils avaient trouvée en haut. Où la chatte avait-elle déniché cette seconde plume ? Avait-elle mangé leur œuf vert ? Avait-elle tué l’animal qui pouvait y grandir ? Avait-elle joué avec et l’avait-elle laissé à un endroit où ils ne le retrouveraient pas ? Que s’était-il passé ? 

Les enfants décidèrent de sortir le chercher dans le jardin, bien qu’il fasse déjà nuit et froid en ce début de soirée hivernale. Par chance, le vent déposa soudain une nouvelle plume duveteuse sur le pied gauche de Louis.
« Oh regarde Mira ! » s’écria-t-il avec surprise.
Il suivit alors la direction du vent pour découvrir d’où la petite plume avait pu lui parvenir. L’enfant guida donc sa soeur jusqu’au muret qui encadrait les salades et les radis qui poussaient dans le coin le plus externe du jardin. Le muret était presque aussi haut que le petit garçon de 9 ans. Ils en firent tous deux le tour et en explorèrent les recoins. Ce qu’ils découvrir alors les fascina. Entre deux grosses pierres, dissimulé par les feuilles du Murier-platane qui descendaient jusqu’à la lisière du muret, trônait le vestige d’une coquille d’un vert des plus intense qu’ils aient pu observer, aux reflets argentés et semblait-il, encore palpitants. Ce qui restait de l’oeuf paraissait bien plus gros que dans leur souvenir. La coquille était encore chaude et luisante de vie. Quelques fines plumes étaient collées sur sa paroi intérieure.

Revigorés par leur découverte, ils se mirent à chercher avec énergie, afin de découvrir l’animal qui avait bien pu naître d’un tel œuf, si unique et si étonnant. Ils cherchèrent, cherchèrent, dans les moindres recoins du jardin. Ils ne trouvèrent rien. Avait-il été mangé par la chatte ? Dépités, ils retournèrent à leurs occupations quotidiennes, résignés à retrouver la monotonie de leur vie d’enfant bien rangée.

C’est alors que cette nuit-là, dans leurs rêves, ils crurent tout à coup entendre un lent « Crr crr… Crr Crrr…», guttural et profond. Comme venu d’ailleurs. A leur réveil, les enfants découvrirent deux longues plumes vertes déposées sur le rebord de leur fenêtre, et comme glissées sous le volet. Grandes comme la paume d’une main, elles déployaient sous les rayons du matin leur vert plus intense et plus vibrant que jamais. Leurs rainures sombres semblaient prendre vie et s’animer. Il émanait de ces plumes majestueuses une douce chaleur qui paraissait ne jamais vouloir les quitter. Les enfants en prirent chacun une en main et sentirent le baume au cœur leur revenir. Ces précieuses plumes vertes leur insufflaient comme un instinct de vie, d’aventure, de nouveauté. Elles vibraient, semblait-il, d’un souffle plein de liberté. Quant à l’être qui les avaient déposées, ils eurent beau le chercher partout, ils ne le retrouvèrent jamais. « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.  L’objet de la première histoire était le suspens.

Cécile Carrara

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s