Le voyage à vélo

Entre les vignes le temps ruisselle
il se cache entre les rayons
des roues de nos vélos chargés
de chaque pierre, de chaque pré.

Le temps s’amuse, rit de lui-même
nous entraînant dans les ruelles
il joue avec l’ombre et le vent
en échappant à ses carcans.

Pédalant toujours plus loin
sans trop savoir ce qui nous mène
sans montre et sans portable en main

le temps devient comme l’allié
de nos chemins.

Inspiration : Marie-Monique Robin

Une femme engagée, journaliste, autrice et réalisatrice de films phares écologiques et sociaux tels que « Le Monde selon Monsanto » et « Sacré croissance ». Une femme qui revendique un monde plus humain et plus respectueux de la nature et qui parvient à exposer de manière claire les rouages du monde actuel.

Le 9 mars 2019 sur France Culture elle a dit : « On sent bien que l’on est à un moment charnière dans beaucoup de domaines. »

C’est aussi mon avis et cela raisonne avec ce que je perçois depuis ces dernières années. Un système économique, politique et social qui arrive en bout de souffle. Explosion des inégalités sociales, dégradation rapide de nos milieux de vie et chute de la biodiversité. Une période de transition massive : numérique, économique, sociale, mais surtout environnementale.

L’urgence du déréglement climatique, l’urgence de remodeler les modes de vie : se nourrir mieux, se vêtir plus éthique, travailler pour quelque chose d’utile et non destructeur, se déplacer sans polluer, se soigner sans abuser de médicaments, trouver du bonheur et du plaisir hors de la consommation, retourner à l’essentiel…

Histoire courte n°6 : le miroir à sons

« « Cassandra. Cassandre. Cassandra. Cassandre. » avait murmuré ce matin-là la jeune adolescente en s’observant dans le miroir de sa salle de bain. Des mots que le miroir avait pu entendre de nombreuses fois au cours de ces dernières années. Combien de fois la fillette, qui était désormais une adolescente de 15 ans les lui avait-elle chuchotés ? Et puis, il avait si souvent écouté ce soupir de désespoir qui venait juste après.

Le grand miroir allait désormais quitter cette salle de bain dans laquelle il avait passé tant d’années et les habitants de cette maison dont il connaissait le moindre souffle. Alors, les images et les sons défilaient dans son reflet. Les sons surtout, étaient ce qu’il avait emmagasiné de plus précieux. Les bruits qui animaient cette maison étaient ce qui lui donnait vie. Ces histoires qu’on lui racontait sans qu’il n’ait rien demandé, ces voix qu’il absorbait et qui ne l’avaient jamais quitté. Il captait aussi, à travers la cloison, les éclats de rire, les conversations enflammées, les disputes, les réconciliations. Tous les sons qui exprimaient quelque chose de fort, de profond, et venaient en lui se figer. Le miroir était parfois un peu las de toutes ces années d’écoute. Mais il continuait à jouer son rôle avec dignité. La dernière fois, c’était la mère, Brigitte, qui s’était posée devant lui et lui avait chuchoté d’un ton angoissé : 
« Mais qu’est-ce qu’elle va devenir ? »

Il avait aussi entendu la musique de ses lamentations, à travers le mur de la salle de bain, qui donnait sur la chambre parentale. D’après les discussions qu’elle avait avec le père, Brigitte semblait s’inquiéter que sa fille soit si différente. Elle ne comprenait pas pourquoi elle cherchait à minimiser ce qui la rendait fille, pourquoi elle l’avait par exemple découverte, il y a déjà plusieurs années, les cheveux courts comme ceux d’un garçon au sortir de la salle de bain. Le miroir savait lui, les mots que Cassandra avait prononcé.
« Je n’en peux plus. Je veux mourir. Je ne suis pas une femme. »
Les bruits de ciseaux effrénés avaient envahi la salle de bain, « couic, couic », les mèches de cheveux tombant peu à peu dans le lavabo qu’il surplombait. Par d’autres fois, il avait aspiré les pleurs de Cassandra, ses larmes de frustration, de tristesse et de peur qui venaient se mêler à la buée sur son carreau. Jamais les mots n’étaient encore sortis de cette salle de bain. Ils y restaient capturés, étouffés. Mais des deux côtés de la cloison, les inquiétudes se répondaient. Mère et fille devaient se parler. Chercher à se comprendre. S’écouter.

Ce matin-là, Cassandra avait décidé d’accompagner sa mère au vide grenier. C’était peut-être l’occasion de renouer un dialogue qui était devenu si difficile ces derniers temps. Une pesanteur planait entre elles, un sentiment de mal-être qu’elles ne parvenaient plus ni l’une ni l’autre à endosser. Cassandra en avait déjà trop sur le cœur. La mère se sentait profondément gênée par l’évolution de sa fille, par son attitude qu’elle ne comprenait pas, elle, qui avait toujours valorisé sa féminité, qui avait même fait du mannequinat et plus tard évolué dans le monde du marketing, où l’apparence était si chère. Les objets dont la famille avait décidé de se séparer trônaient sur un drap étalé au sol. Un petit meuble qui avait appartenu à la tante de Brigitte, deux chaises Ikea dont la famille n’avait plus l’utilité, des bibelots, et puis, le grand miroir de salle de bain, pour lequel elle avait hésité. C’était un cadeau de mariage. Il était démodé, usé et n’allait pas avec le reste de la décoration de la salle de bain, et pourtant elle trouvait qu’il dégageait un charme, un esthétisme qui l’émouvait malgré elle. Mais elle avait tout de même fini par décider de s’en séparer.

Le miroir entendit soudain une voix féminine et âgée :
« Combien cela coûte-t-il s’il vous plait ? 
– 20 euros, répondit Brigitte. »
La mère de la jeune fille fut soudain prise d’une profonde nostalgie en voyant le miroir partir et pris l’épaule de sa fille. « Cassandra, je me souviens quand tu étais toute petite et que tu t’amusais avec ton reflet. Tu étais si mignonne… »
L’adolescente fut émue par cette marque de tendresse si soudaine et spontanée, mais aussi devenue si rare ces derniers temps. Elle laissa enfin s’exprimer la voix intérieure qui la rongeait.
« Maman, tu sais, je veux plus être mignonne. Je veux juste être moi… Je voudrais que tu m’appelles enfin Cassandre. »

Et avec ce miroir qui s’en allait, les mots commençaient à s’échapper. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la sixième histoire était  « l’ouïe » : le miroir, une éponge à sons.

Cécile Carrara

Histoire courte n°5 : le rendez-vous

« Aujourd’hui, Marine va revoir son père qu’elle n’a pas vu depuis des années. Le divorce avait été compliqué et ses parents étaient loin d’être restés en bon termes. Son père était parti vivre à l’étranger et Marine et lui n’avaient correspondu que par messages, occasionnels, et appels téléphoniques, rares. Coincée sur la chaise de son bureau étriqué, entre la photocopieuse et le couloir, elle tente de se reconcentrer sur le dossier qui l’accapare depuis le début de la journée. Bientôt l’heure du déjeuner. « Les bip bip » de la machine qui vomit son papier à longueur de journée lui semblent encore plus incessants que d’habitude. Autour d’elle, l’agitation règne. Discussions professionnelles téléphoniques et en direct s’entremêlent dans cet espace novateur qu’est l’open space. A cette période de l’année, l’administration est sous tension et il n’y a pas beaucoup la place pour les conversations décontractées entre collègues.

Enfin midi et demie. Marine sort de l’immeuble, retrouve avec plaisir le soleil de la fin du mois de juin et monte dans le bus en direction du grand jardin des plantes, qui se situe à quelques kilomètres de son travail. Elle est pleine d’excitation à l’idée de revoir enfin son père, pour qui elle a gardé une grande affectation, malgré les moments difficiles de ces dernières années. Elle le voit qui l’attend à l’entrée du parc. En descendant du bus, elle a le cœur qui bat. D’abord hésitants, ils se serrent fort dans les bras. Puis ils se mettent à marcher en direction du centre du parc. Ils passent devant une petite piscine de pleine air aménagée pour les enfants. Marine ne sait pas si c’est leurs rires ou le fait de marcher aux côtés de son père, mais elle se sent soudain replongée dans ce bain là, elle aussi. Elle est portée par leurs cris enthousiastes, leur amusement et se sent tout à coup petite fille. Une petite fille heureuse, comme elle l’a été dans des moments où ils allaient se baigner en famille. Le téléphone de son père sonne soudain, et la sort de son état de rêverie. Le son grince à son oreille et lui semble légèrement agaçant. Pourtant, il évoque quand même un certain plaisir chez elle. Elle ne l’avait pas entendu depuis 4 ans. Son père ne décroche pas. Il la regarde dans les yeux et lui dit :
« On a du temps à rattraper, et trop peu de temps aujourd’hui, alors ils ne vont pas m’emmerder ! »
Et Marine sourit, elle sent comme un poids se soulever de sa poitrine. Les choses peuvent rentrer dans l’ordre. L’espoir de renouer une relation avec son père pourrait se concrétiser. Faisant comme écho à ses pensées, les oiseaux du jardin gazouillent avec entrain.

Marine et son père sont parvenus à la fontaine centrale. Il se dégage de ce lieu une agréable sérénité. Ils s’assoient sur un banc et s’arrêtent de discuter quelques instants. Son père lui dit alors, d’un air plus hésitant qu’elle lui connait habituellement :
« J’aimais bien venir m’asseoir ici et ne plus penser à rien. »
Les clapotis de l’eau s’écoulent face à eux. Il est un moment hors du temps, où la jeune femme se sent presque en confiance, envers la vie. Au bout d’un moment, ils reprennent leur marche, il est temps d’aller manger. Ils passent près d’un grand food-truck, aux affiches alléchantes, mais bruyant, les gens pressés dans la queue pour obtenir leur déjeuner. Marine regarde son père d’un air interrogateur, mais celui-ci a prévu de l’emmener manger dans une auberge sympathique qu’il fréquentait.
« C’est de l’autre côté du parc, il faut marcher encore 5 bonnes minutes pour y parvenir. »
Il règne dans le jardin une ambiance de venue de l’été, d’arrivée des vacances. Un air bon enfant. Un bruit sec et claquant fait soudain sursauter Marine. Elle se retourne, un enfant s’amuse avec des pétards miniatures. Il observe sa réaction et se met à rire. Son père la regarde également d’un air moqueur :
« Tu sursautes toujours aussi facilement, hein ? ».
Marine fait une mine bougonne, elle fait semblant d’être vexée, puis sourit.

La petite cour intérieure de l’auberge est ouverte sur le ciel bleu et un pianiste joue un air de jazz. Un point d’eau aménagé dans le style zen, fait entendre un son d’eau délicat. La jeune femme et son père s’installent à une table non loin et commandent à manger. Le repas est délicieux, le cadre agréable. La musique du piano envahit doucement leurs oreilles et leur esprit. Marine est heureuse même si elle sait qu’elle va bientôt devoir retourner au travail. Mais au cours du repas, elle s’aperçoit que l’expression de son père change et qu’il devient rapidement sérieux, grave. Marine lui demande ce qu’il a. Il semble chercher les mots. Il lui annonce alors quelque chose qu’elle n’avait pas anticipé. Ses yeux ne jouent plus, ne rient plus.
« Marine, lui dit-il. Je veux te parler de quelque chose. Voilà, il y a quelques semaines, on m’a découvert un cancer de la prostate. » »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la cinquième histoire était  « l’ouïe », les sons racontent une histoire.

Cécile Carrara

Histoire courte n°4 : la sculpture

« 1921, sud de la France. La jeune Margarette se tord de douleur dans son lit. Agée d’à peine 21 ans, le médecin du village ne lui donne plus que quelques heures à vivre. Depuis plusieurs jours, elle est en proie à une mystérieuse fièvre que personne ne parvient à faire retomber. Le beau Paul se tient ce soir-là à ses côtés. Son promis. Désespéré par son état. Il lui a même sculpté son portrait dans le plâtre pour lui témoigner de son amour. La mère passe une grande partie son temps auprès de Margarette, rongée par le chagrin, et le père la relaie parfois. La sœur jumelle, Léontine, aborde quant à elle un air étonnamment calme au vu de la situation. Un air confiant. Léontine ne l’a jamais dit à personne, mais elle a toujours eu au fond d’elle le sentiment de vivre dans l’ombre de sa sœur. Ce soir-là encore, elle est là et observe toute l’attention qui se porte sur Margarette. Mais cette fois, elle sait que ça ne va pas durer. Elle tente de ne pas laisser son regard s’attarder sur Paul. Ne pas trahir son émoi.

Léontine a toujours eu conscience de sa différence inavouable. Ses étranges capacités. Pour rien au monde elle n’aurait eu envie d’être vue comme une sorcière et s’était bien gardée de le révéler aux autres. Son truc, c’est ce que l’on pourrait appeler, le chasser d’âmes. Depuis qu’elle était petite, elle s’était rendue compte qu’elle pouvait faire s’échapper l’âme des corps. Elle expérimentait parfois de manière désinvolte sur des insectes, des rongeurs et même sur des chats. Jamais encore sur des humains. Cela commençait toujours par une brusque fièvre. Leur âme finissait par être chassée de leur enveloppe charnelle, pour prendre une forme nouvelle dans le premier support qu’elle rencontrait. Un objet d’apparence tout à fait banale, le plus souvent.

Deux jours plus tard, Margarette s’éteint. Sur le coup, Paul est dévasté. Quelques mois passent, et puis bientôt, le jeune homme est rappelé presque malgré lui à la vie. La fougue de son âge et sa nature pleine d’entrain l’appellent. La bienséance voulant qu’il soit présent auprès de la famille de son ex-fiancée pendant le deuil de celle-ci, il vient souvent à la demeure et fait de longues marches dans le grand jardin familial aux côtés de Léontine. Les deux jeunes gens se rapprochent et un jour, Paul finit par demander sa main. Après tout, il a été si amoureux de sa sœur jumelle, leur ressemblance étant frappante, il n’est pas étonnant qu’il puisse être séduit par Léontine. Pourtant les caractères des deux sœurs sont fort différents. Paul épouse donc Léontine, pour le plus grand contentement de cette dernière.

1931, même demeure. Henri, le nouveau majordome récemment arrivé s’adresse à Léontine, un plateau dans les mains :
« Excusez-moi de vous importuner Madame, cette sculpture de votre chère sœur est fort belle, mais elle prend tant la poussière, ne voulez donc-vous pas que je la dépoussiérasse légèrement ? J’y mettrai le plus grand soin.
– Combien de fois faudra-t-il que je répète dans cette maison que moi seule peut prendre soin de cet objet ? rétorque Léontine, très agacée. Je ne tolèrerais pas que vous posiez les mains sur le buste de Margarette, monsieur Henri.
– Mais oui, pardon. Veuillez-m ’excuser madame. » répond le majordome, habitué aux étrangetés des familles bourgeoises et nobles pour lesquelles il a travaillé. 

Henri sert donc calmement un jus de fruit à la demoiselle Capucine, alors âgée de 9 ans, assise dans un fauteuil du salon, joue avec enthousiasme avec les jeunes chiens de la demeure. Ceux-là mêmes que leur père emmènera bientôt à la chasse, et qui ne manquent pas une occasion pour sauter sur tout ce qui bouge et mordiller tout ce qu’ils peuvent. Or c’est toujours aux domestiques de passer derrière les dégâts qu’ils causent, Henri le sait bien. Il n’a donc que très peu de patience pour ces bêtes. Léontine déteste également les savoir à l’intérieur de la maison. Elle a toujours un œil sur eux. Mais elle ne veut pas mécontenter Paul, qui est toujours le joyau de sa vie et qui les adore. Elle sait très bien qu’il tient à la vie que les chiens apportent à l’intérieur de ces murs sans quoi un peu mornes. Léontine part en cuisine se préparer un thé et veiller à la bonne exécution de la préparation du repas du soir. Capucine pendant ce temps, riant aux éclats, s’amuse à lancer un jouet aux chiens de toutes la force de ses petits bras. Ils se précipitent en cœur, fonçant droit sur le petit meuble où est déposée la sculpture de Margarette. Dans la cuisine, sa mère entend soudain le choc. Léontine accourt dans le salon, écarlate. Elle constate que le buste est toujours là, intacte, vissé sur le petit meuble qui, quoique ébranlé, est toujours ancré au sol. Elle s’écrie à l’adresse de sa fille :
« Capucine, un peu de tenue voyons ! Ne vois-tu pas que tu vas saccager la maison ? Je t’interdis de jouer avec ces chiens dans le salon. »
Et se dit qu’elle va devoir s’occuper des 3 chiens à sa manière… Le risque est trop grand. Paul sera triste, mais il n’en saura rien.

Pendant ce temps, Marie, la bonne, vient d’effectuer le nettoyage mensuel des escaliers. Ils brillent, encore tout humides. Léontine décide de demander au majordome de bien vouloir décrocher le buste en plâtre, pour lui trouver une place plus sûre à l’étage. Puis elle le prend des mains et se dirige en hâte vers l’escalier. Elle entend tout à coup une voix s’écrier :
« Attention, c’est tout propre ! »
Distraite, Léontine avait complètement oublié ce détail. Elle sent alors son pied gauche déraper et essaie tant bien que mal de s’accrocher à la rampe. Et là, le buste lui échappe. Il tombe de l’autre côté de la rampe d’escalier, sur le carrelage dur et froid. Il éclate en morceaux. Léontine tombe aussi, soudain froide comme la pierre qui recouvre le sol. Elle reste plusieurs jours dans une sorte de coma profond.

Un beau matin, la femme rouvre les yeux. Marie le remarque vite et court appeler Paul. Quand Paul parvient devant le lit, alerté du réveil de sa femme, il est alors pris d’un trouble indescriptible. Son regard semble changé. Quelque chose est différent et familier. Dans les yeux de Léontine, ce n’est pas elle qu’il voit désormais.

C’est Margarette. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                               
L’objet de la quatrième histoire était « l’ironie dramatique » : jouer avec l’information.

Cécile Carrara

Histoire courte n°3 : la pêche

« C’est sûr. Ce soir, je ne reviendrai pas bredouille. Tout, sauf flatter l’égo de Jean-Pierre. Je l’aime beaucoup, mais il a une fâcheuse tendance à penser qu’il est le meilleur en tout. Or, sur ce coup-là, je sais que je peux remporter la partie. Contrairement à ce que Jean-Pierre croit, je suis convaincu que l’être humain moderne a de grandes ressources inexploitées. Même un humain comme moi, la quarantaine bien tassée, légèrement bedonnant, habitué au travail assis et aux soirées canapé-Netflix. En y repensant, mon dernier exploit en terme de maîtrise de la nature remonte à cinq ou six années en arrière, lorsque j’avais emmené ma fille pêcher des truites dans un bassin aménagé pour les enfants. Jean-Pierre, lui, ne colle pas avec l’image de « l’homme moderne ». Il fait partie de cette catégorie d’hommes qu’on regarde et qui imposent un respect presque animal, instinctif. On a envie de se soumettre à sa carrure développée et à son sang-froid. Il a beaucoup voyagé, notamment en milieu hostile, et toujours « à la dure ». Ramener deux poissons, ce serait donc prendre une certaine revanche, montrer une autre image de moi mais aussi du genre d’hommes que je représente pour lui.

Dans cette perspective, j’avais passé plusieurs heures, en amont de notre escapade, à préparer mon assaut. J’avais étudié les lieux stratégiques où le courant de la rivière diminue et où les poissons sont nombreux. J’avais calculé quel pouvait être le meilleur angle d’attaque. J’avais acheté le matériel nécessaire à l’exécution de mon plan. Je ne compte pas laisser passer cette opportunité de prouver ma virilité intrinsèque, symbolisée par le graal que représenteront ces deux petits êtres gluants. N’étant ni très agile, ni très patient, j’avais décidé de ne pas utiliser de canne à pêche. En effet, je ne veux pas prendre le risque d’attendre toute l’après-midi, pour finalement ne rien pêcher. La bataille est trop décisive. Je porte sur mes épaules la responsabilité de défendre l’honneur de l’homme moderne et je dois la remporter. J’en étais donc parvenu à la conclusion formelle qu’il me fallait un plan efficace, direct, qui ne laisse nullement place à l’échec. J’avais décidé de me constituer une ceinture de vers de terre. Je la passerais autour de la taille et je me tiendrais debout au point de la rivière, peu profonde, que j’avais calculé comme étant le plus stratégique. Armé d’une solide épuisette, je n’aurais plus qu’à rester immobile quelques temps, jusqu’à ce que les poissons viennent à moi, attirés par les vers. Je n’aurais alors plus qu’à les capturer avec l’épuisette. Ingénieux et rapide. Je pourrais ainsi rentrer au camp triomphant. Jean-Pierre serait ébahi.

J’accroche donc les vers à la ceinture de fortune que je me suis constitué, une cordelette à laquelle pendent de petits crochets. Les vers glissent entre mes doigts. Les voir remuer alors que je les empale laborieusement me coûte malgré moi. Je ne peux m’empêcher d’imaginer la douleur qu’ils doivent ressentir, eux qui sont après tout certainement dotés d’un certain niveau de sensibilité, comme les autres animaux. Je réussis ensuite à me placer dans la rivière et attends, mon épuisette à la main. L’eau est glacée ! L’opération me parait tout à coup beaucoup moins sympathique à réaliser. Je vois un premier poisson arriver au loin, me narguer et s’en aller. Et puis soudain, l’un d’eux s’approche furtivement, et parvient à décrocher un bout de ver gigotant. Alors que je tente de toute ma vivacité de le capturer dans mon filet, il s’échappe aussi vite qu’il est arrivé. Le temps passe, mes orteils commencent à geler. Ma détermination s’érode peu à peu et le désespoir me gagne. Je me fiche bien de ce que je vais manger ce soir, mais c’est mon image et celle de l’humanité moderne, qui plus est des hommes modernes, qui va être dévorée par cet échec cuisant. Au moment où je pense vraiment être au plus bas de ma maîtrise de la situation, le pire se produit tout à coup. Un poisson de taille conséquente me rejoint par derrière et, sans crier gare, me mord la fesse droite. Ou plus précisément la partie grasse et frétillante qui dépasse innocemment de mon slip de bain, un peu trop serré au sortir de cette longue saison hivernale. Je crie de douleur et de surprise, bien que les petites dents ne m’aient que brièvement touchées. Ce poisson a-t-il vraiment considéré ma fesse comme potentiellement appétissante?

C’en est trop. Dépité par cet évènement, je m’assieds sur la rive et réfléchis à la condition nouvelle de mon estime de moi. Très, très basse. C’est alors que me vient une idée de génie. Je me débarrasse des vers, range mon matériel et retourne au camp. Je vais trouver Jean-Pierre, qui est entrain de couper des bûches de bois avec une hachette pour le feu de ce soir. Je me plante devant lui et le regarde dans les yeux. Je déclare :

« Tu sais, ce qui distingue l’être humain moderne de l’être humain primitif, ce n’est pas sa capacité à capturer du poisson. C’est sa capacité à choisir de le laisser vivre. En observant ces êtres, je me suis rendu compte de l’ingéniosité dont ils font preuve pour rester en vie. J’ai pris conscience, moi, du fait que nous sommes capables de nous nourrir sans tuer. A partir de maintenant, je suis donc végétarien. C’est cela, réconcilier sa nature primitive et son évolution d’humain moderne. »

Tout, sauf m’avouer vaincu. »

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite.                                     
L’objet de la troisième histoire était le fossé narratif (le décalage entre attentes du personnage et résultats).

Cécile Carrara

Histoire courte n°2 : la lettre rouge

 » Ce soir-là, Victor essayait de trouver le calme en appréciant la chaleur du bain qui l’environnait. Il avait eu une journée difficile, entre les clients qui lui menaient la vie dure et cette satanée Louise, au travail, qui refusait toujours ses avances. Il faudrait bien qu’elle cède un jour ou l’autre… Il avait pourtant été galant, trop même. L’enjeu ne valait pas un tel investissement. La jeune femme se faisait désirer et Victor en avait plus qu’assez. Il n’aimait pas la résistance. Il ouvrait le robinet pour rajouter de l’eau chaude à son bain qui tiédissait déjà, quand soudain, un bruit effroyable le fit violemment sursauter. Malgré lui, il poussa un cri strident. Il eut tellement peur, qu’il crut que son cœur allait s’arrêter ! Il avait sentit le mur trembler et vu l’eau de son bain asperger le sol. Il avait automatiquement pensé à un tremblement de terre.

Ça semblait venir du salon. Victor attendit quelques instants, trop secoué. Alors, il s’enroula dans une serviette de bain puis se dirigea avec inquiétude dans son salon, le cœur battant, pour voir ce qui se passait. Interloqué, il découvrit ce qui semblaient être les vestiges d’une… bombe artisanale. Un trou béant découpait sa fenêtre et sa moquette hors de prix était méconnaissable, elle semblait complètement labourée sur un diamètre d’au moins un ou deux mètres. Un trou, peu profond, gisait à sa place. Le meuble lustré qui bordait la fenêtre était également en partie fichu, des éclats de bois parsemaient désormais le sol. Le chat de Victor, fort heureusement, était indemne. Habituellement, il se lovait pourtant juste devant la fenêtre, mais ce soir-là, il était parti s’installer un peu plus loin, sur un fauteuil où il aimait parfois se blottir. Avait-il perçu que quelque chose allait arriver ?

Un terroriste ! Quelqu’un tentait certainement de l’assassiner ! Avec tout ce qu’on entendait dans les médias depuis quelques temps… pensa Victor. Il s’assit le temps de reprendre ses esprits et se ressaisit peu à peu. Il reconnut qu’il n’était pas toujours tendre et qu’il avait su se faire des ennemis. Peut-être était-ce un de ses collègues jaloux de son ascension professionnelle et de sa capacité à tout « dévorer sur son passage » ? Il réfléchissait, alarmé et inquiet. Une rancœur d’ex copine ? Il ne restait jamais bien longtemps avec les femmes et les délaissait dès qu’il avait pu obtenir d’elles ce qu’il souhaitait. Mais était-ce une raison pour agir de telle sorte ? Qui pouvait bien lui en vouloir à ce point ? En tout cas cela ne semblait pas anodin. Cela pouvait difficilement être l’œuvre de voyous qui aurait lancé une bombe au hasard.

Victor hésitait à appeler la police. Après tout, il s’agissait d’un véritable crime, il aurait pu être directement touché par cette explosion et y perdre un membre, voir pire. Il se sentait terriblement menacé, violé dans sa sécurité et son bien-être. Quelqu’un venait de violemment pénétrer son lieu de vie. Un criminel avait envoyé une bombe chez lui, déchirant son espace intérieur ! Il ne parvenait pas à s’en remettre. Il n’avait d’ailleurs plus faim et pas la force de se préparer à manger. Il entreprit donc de commencer à nettoyer les dégâts. Victor décida de ne pas appeler la police, il préférait avoir le moins de contact possible avec elle.

On frappa à la porte. C’était le voisin, ce petit homme un peu bourru qui disait rarement bonjour. Il le dévisageait d’un air inquiet.
« Ca va ? lui demanda-t-il. Vous n’avez rien ! remarqua-t-il, l’air visiblement rassuré. Que s’est-il passé ?! »
Victor se dit qu’il pouvait difficilement incriminer cet homme, avec qui il avait si peu d’échanges et qui paraissait être sincèrement choqué par l’explosion qui venait d’avoir lieu.
« Tout va bien. Une grosse frayeur, beaucoup de bruit, mais rien de grave. Désolé du dérangement. Merci d’être passé pour voir si tout allait bien. »

Pourquoi n’avouait-il pas ce qui venait de se passer ? Dans son fort intérieur, Victor sentait monter un sentiment diffus de culpabilité. Inexplicablement, il se sentait comme responsable de ce qui venait d’arriver. Pourtant, c’est au terroriste qu’il aurait dû en vouloir ! Au criminel qui le menaçait ! Il avait comme l’impression que quelqu’un voulait lui faire peur et d’une certaine manière, peut-être, le punir.

Pas plus rassuré, il s’avança à nouveau vers le canapé. Il se baissait pour ramasser un débris de meuble en bois quand tout à coup, il aperçu contre un coin du mur une boîte en plastique qui semblait avoir été lancée à travers le trou de la fenêtre. A l’intérieur de celle-ci se trouvait visiblement enroulé un papier rouge. Rouge vif. Comme un avertissement. Il saisit la boîte, empli d’un sentiment d’angoisse, et déroula la lettre rouge qui s’y logeait. Victor lu alors :

« Bonjour Victor,
Je n’ai pas eu la force de t’affronter jusque-là. Aujourd’hui, je suis plus grande, je suis plus forte. Et je suis capable d’agir. Depuis tout ce temps, je porte toujours en moi l’ombre de ce que tu m’as fait. Il fallait que cette ombre sorte de mon corps et te revienne à toi, puisque tu en es le responsable. C’est toi le criminel. Je l’ai compris à présent, j’ai compris que je n’étais pas coupable. Mais toi, tu n’as jamais été puni pour ton acte. Je voulais que tu saches que la violence, la peur et l’insécurité que tu as pu vivre ce soir, représentent un millième de ce que j’ai subi. Je voulais que tu le vives dans ton propre corps. Alors, mon corps redevient vraiment le mien, et je peux aller de l’avant.
Signé : celle qui a subi ton assaut. » « 

Dans le cadre d’un atelier d’écriture auquel je participe, je partage chaque semaine environ une nouvelle histoire courte que j’ai écrite. 
L’objet de la seconde histoire était le mystère et une atmosphère liée au crime.

Cécile Carrara